Objet aujourd'hui de la part des "cinéphiles" français d'un mépris proportionnel à son succès public, Jacques Audiard semble être devenu chez nous, au même titre que Nolan ou Villeneuve de l'autre côté de l'Atlantique, un "marqueur d'élitisme" pour lequel il est de bon ton d'afficher son désintérêt voire son dégoût si l'on veut avoir "la carte". Personnellement je l'ai lâché depuis une paire de films (à tort qui sait ?) mais son milieu de carrière n'en reste pas moins remarquable et profondément personnel, à commencer par "Sur mes lèvres", son sommet à mon sens, filmé à hauteur de la perception amenuisée de son personnage principal. Après le joli "Un héros très discret", le cinéaste parisien passait clairement un palier avec cette histoire d'amour improbable déguisée en polar psychologique, où Emmanuelle Devos et Vincent Cassel font merveille. Comme dans le précédent, la protagoniste (ici Devos, qui succède à Mathieu Kassowitz), malheureuse dans son quotidien sans éclat, va opter pour une existence plus tumultueuse - et accessoirement hors-la-loi - et se réaliser grâce à une relation. Le cinéma comme vecteur d'un fantasme de changement de vie ? "De battre mon coeur s'est arrêté" confirmera quelques années plus tard plusieurs figures récurrentes, à commencer par le handicap social (qu'il s'agisse d'introversion maladive, de nervosité incontrôlable, d'analphabétisme dans "Un prophète", d'amputation dans "De rouille et d'os", d'un trauma de guerre dans l'ambivalent "Dheepan" ou de surdité dans le film qui nous occupe ici). Car si chez Audiard, la volonté du personnage de prendre une autre route pour enfin trouver sa place dans le monde est déclenchée par une tierce personne croisée au gré des hasards de l'existence (ici Cassel donc, repris de justice en réinsertion), le "destin" n'est pas tout et la persévérance sera de mise face à l'infirmité (relationnelle en premier lieu) et les cahots de ce nouveau chemin de vie. Au-delà du fait que cette thématique me touche, je trouve par ailleurs de belles qualités à la mise en scène d'Audiard et à son sens de l'immersion narrative, au moins jusqu'à "Dheepan" inclus voire jusqu'à ses deux épisodes injustement décriés du "Bureau des légendes".