Dans ce monde si bavard qui est le nôtre, j’aime que le cinéma pratique l’économie de la parole. Synonymes démarre très bien de ce point de vue puisqu’aucun mot n’est prononcé dans les premières scènes. Un jeune homme arrive à Paris, pénètre dans un vaste appartement vide, se couche dans son duvet. Le lendemain matin se douche en ayant laissé la porte de l’appartement ouverte. Bing. Première invraisemblance d’un film qui va en compter beaucoup. Se masturbe sous la douche. On ne comprend pas l’enjeu de la chose, comme ce sera le cas pour presque tout ce qui va suivre. Affolé, court à travers l’appartement, puis dans l’escalier de l’immeuble, nu, en criant à l’aide. Visuellement, c’est superbe.
Dès cette séquence, on tient la force et la faiblesse du film de Nadav Lapid : puissance esthétique, au service d’un propos sans queue ni tête. Enfin si, avec queue : car celle de Tom Mercier, Nadav Lapid semble éprouver un grand plaisir à la filmer… Quand j’écris sans queue ni tête, je ne prétends pas que le film n’a aucun sens, mais que les péripéties se succèdent sans qu’elles soient suffisamment justifiées : Synonymes apparaît ainsi comme une succession de scènes dont on peine à saisir les ressorts. Des scènes souvent brillantes : exemple, la séance de pose chez ce moustachu, vraisemblablement homo, qui veut filmer Yoav un doigt dans le cul, débitant des obscénités en hébreu… magnifiquement filmé.
Le propos : un jeune Israélien est venu en France avec le désir de rompre tout lien avec son pays. Il refuse de parler hébreu, n’a plus de contact avec sa famille, envoie promener son ex petite copine, et surtout dit pis que pendre de sa patrie d’origine. Mettre des mots sur ce qu’il ressent dans cette nouvelle langue qu’est le français, tel est l’enjeu, dictionnaire en mains. Se débarrasser de son passé aussi : d’où ces histoires, dont Yoav fait cadeau à Emile qui cherche l’inspiration, en échange de biens matériels. Ces histoires, il les reprendra à la fin, aveu d’échec, tout comme échouera le mariage blanc avec Caroline arrangé par Emile.
Israël, c’est une certaine culture de la virilité. Les exemples abondent : lorsque Yoav rencontre Yaron, ce dernier fait preuve d’un mordant, d’une vitalité, d’une agressivité qui fait défaut à la culture française, incarnée par Emile et Caroline, les deux bourgeois qui lui ont sauvé la mise. Pour se faire adouber auprès du rude Michel, il faut se battre. Dans le métro, Yaron fixe intensément chaque personne, comme pour sortir ce peuple policé de sa léthargie - en vain. Yoav est admiratif de Hector dans l’Iliade, mais celui-ci, tout noble qu’il soit, « est un lâche » selon Yaron. Le « pètage de plomb » final de Yoav face à l’orchestre symphonique, est symptomatique du rejet de cette culture française de l'esquive et de la bienséance, qui refuse la frontalité.
Car la France, c’est le raffinement. On choisit ses chemises avec soin, on met des câpres dans les pâtes, on joue du hautbois, on verse dans la littérature, les bars sont nimbés de jaune ou de bleu dont les reflets ombrent les visages. La France c’est ce pays où, le cinéaste l’explique dans le bonus du DVD « le cinéma est un objet d’analyse et de réflexion » (ce qu’un site comme senscritique démontre chaque jour en effet). De temps à autres, le corps s’exprime, dans des scènes de danse superbement filmées. Yoav y prend le dessus puisque c’est ici la matière brute du corps qui prime.
Cette empreinte de son pays, Yoav ne peut s’en débarrasser : il fréquente Michel et Yaron, se fait embaucher à l’ambassade d’Israël, se régale à fasciner ses deux amis en narrant ses exploits d’ancien militaire. Faire tenir son passé obscurci par Tsahal et cet avenir qu’il espère radieux, tel est l’enjeu pour Yoav, exprimé par cette scène dans le désert où il tire sur une cible, à l’unisson d’une chanson emblématique de cette France nonchalante : je ne veux pas travailler…. Le personnage d’Emile, aussi, fait sens par rapport à ce tiraillement : il représente ce vers quoi Yoav veut aller tout en y résistant. D’où une osmose puissante entre les deux, lorsqu’ils marchent dans la rue en se faisant face, ou dans cette belle scène où les deux ont un casque et où Emile regarde Yoav intensément, avant que Caroline n’interrompe cette union, en allumant puis éteignant la lumière. Clin d’œil à Godard.
Référence, plus généralement, à la Nouvelle Vague, avec ces acteurs qui jouent faux. Voilà, peut-être, le principal problème du film à mes yeux. Dès qu’ils ouvrent la bouche, les trois acteurs principaux sont dignes d’un atelier de théâtre amateur - les dialogues n'aident pas toujours non plus. Résultat : j’ai eu beaucoup de mal à croire aux situations qui se succèdent. Ah, tout le monde veut faire son Bresson mais le jeu faux colle à la conception Bressonienne du cinéma. J’en vois, mal, ici, la justification. Dommage car, dès qu’ils ne parlent pas, les trois acteurs ont une grande force de jeu : Tom Mercier est animal à souhait, Quentin Dolmaire est intense, rappelant un peu Jean-Pierre Léaud, et Louise Chevillotte (qui a dû refuser par contrat de montrer sa poitrine, ce qui nous vaut un réveil après l’amour en soutien gorge…) pleine de grâce. Oui, dommage. De là, sans doute, que le film peine à imposer un propos cohérent alors que, en l’analysant, on se rend compte qu’il en a bel et bien un, qui tient en un mot : tiraillement.
Déception aussi. Yoav ne veut pas voir que Paris n’est pas ce qu’il rêvait. Ou plutôt il fuit la confrontation car il craint la déconvenue, à l'instar de son ami, déçu par les Parisiennes "qui n'ont pas de poitrine". Ainsi il regarde ses pieds quand il marche, et les vues de Paris sont tremblantes, chaotiques, filmées caméra à l’épaule. Dans un cours très drôle d’éducation civique dispensé aux demandeurs d’asile, l’instructrice jouée par Léa Drucker égrène les valeurs de la République, fait réciter la Marseillaise aux impétrants (beaucoup aimé la scène où une jeune asiatique entonne le refrain dans une autre tonalité !)… Mais pour Yoav, ces mots sont creux, manque la passion qui, elle, n’a pas déserté Israël. Car pour Israël c’est une question de survie, alors que notre pays est devenu paresseux et blasé.
Il y avait matière à faire un film profond. Mais Lapid, en n’incarnant pas suffisamment ses personnages et en multipliant les invraisemblances (fort bien recensées dans cette critique : https://www.senscritique.com/film/Synonymes/critique/191921812), donne la sensation de ruptures permanentes, presque d’hystérie, ce que Lapid affirme pourtant avoir cherché à éviter. Reste qu’il y a beaucoup de cinéma dans son film : visuellement, c’est presque toujours passionnant. Même si parfois un peu formel : exemple la voiture d'Emile filmée au niveau du phare arrière, d'un rouge qui rappelle les tomates concassées que Yoav cuisine quotidiennement - beau mais un peu gratuit.
Du très bon et du très mauvais, donc, qu’il faut bien synthétiser d’un chiffre, puisque l’exercice l’impose. Disons 7, en ayant conscience que le chiffre n’est qu’un reflet imparfait de ce Synonymes tout en contrastes.