C'était long.... Ça m'aura pris 3 jours pour en venir à bout mais quel plaisir ce fut ! Déjà, il faut le dire mais c'est visuellement magnifique. Les longs plans panoramique qui promènent notre regard sur la steppe, les rivières et les forêts, c'est magnifique. Ensuite, les plans fixes pour cadrer les hommes... fantastique ! Ottinger arrive à transformer ce qui pourrait être un banal documentaire Arte en quelque chose de fort émotionnellement parlant. Parce qu'elle se donne le temps, au rythme des saisons et des activités quotidiennes des nomades. Les scènes de transe chamanique sont sublimes, de voir la jeune femme s'évanouir d'épuisement après avoir chanté, dansé et frappé son tambour pendant 20 minutes. C'est quelque chose d'unique.
Ça pourrait être un bête exposé des coutumes de ces tribus nomades. Mais non, parce qu'Ulrike Ottinger n'oublie jamais de capter les petits imprévus de la vie comme cet enfant courant après un cochon à l'arrière plan d'une succession d'enfants qui chantent sous l'air bienveillant de leurs professeurs, opération de propagande pour célébrer l'éducation à la soviétique. Le film donne le sentiment qu'elle jongle entre ce qu'on veut lui montrer (la sédentarisation, le socialisme infusant la société) et ce qu'elle veut filmer, à savoir la vie des gens.
De même pour cette mère qui s'amuse avec sa fille en lui agitant une tête de chèvre coupée ou encore, une femme offrant du lait au preneur de son. Loin d'être un musée mortifère d'une époque révolue, Ottinger filme la vie dans ce qu'elle a de plus belle... Le quotidien dans ce qu'il a de plus brut. Un peu comme ce que peut faire un Wang Bing, filmer le travail, les gestes et les gens. Sauf que chez Ottinger, on ne filme pas des histoires. On nous les raconte. Que ce soit au travers des chants ou du passage du conte de l'enfant dans le terrier du renard, illustré par la vie banale de deux chasseurs. Ottinger fait de son spectateur un acteur de ce qu'il voit parce que c'est à lui que l'on transmet les histoires, les coutumes et la vie pure.
Pourtant, c'est aussi le portrait d'une époque révolue. Tant la fin du film est l'inversion du début. D'un mariage traditionnel dans une yourte, on passe à un mariage sous le regard de l'Etat, dans une mairie, costumes, bouquets de fleurs et alliances comprises. On finit dans un parc d'attraction où tout ce que l'on a vu est devenu une distraction pour enfants qui montent de métiers rennes en bois sur un manège plutôt qu'un vrai dans le fin fond de la Taïga. Le film interroge sous des vieux, ça peut prêter à sourire mais ils sont le dernier reflet d'un ancien temps, que l'Etat et le communisme ont tué. Désormais, soit sédentaire ou reclus au fond des forêts, coupé du monde et des leurs. Existent ils seulement encore les leurs ? On mesure les dégâts qu'a produit l’Etat sur eux que ce soit via la présence de la frontière, dont on voudrait presque croire que la cohabitation est possible, et les coopératives pour les rennes, le poisson etc. Détruisant peu à peu leur mode de vie.
Bref, j'ai adoré ce que j'ai vu et Ottinger est vraiment une grande réalisatrice.