Premier long-métrage de Sean Baker, Take Out contient déjà en germe tout ce qui fera la singularité de son cinéma, notamment ces oubliés (pour ne pas dire ces perdants) du rêve américain. Ici, Baker et Tsou Shih-Ching suivent Ming Ding, immigré chinois contraint de réunir 800 dollars (soit davantage que le quart du budget du film) en une seule journée afin de rembourser une dette arbitrairement menacée d'être doublée par son créancier. Plus qu'un simple compte à rebours, le film montre un homme qui ne travaille jamais pour lui-même, qui a une femme et un enfant qu'il n'a jamais vu, à l'autre bout du monde à nourrir.
Le film prend plusieurs minutes avant de nous indiquer où se situe l'action. Baker et Tsou commencent par filmer des Chinois parlant chinois, puis d'autres chinois entassés dans un atelier de confection, comme on pourrait en voir dans un documentaire consacré au travail en Chine (je serais tenté de faire une blague comme quoi il y a beaucoup de chinois dans cette phrase, mais c'est un peu limite). Il faudra attendre les premiers taxis jaunes pour que la ville révèle enfin son identité. Ville qui, toutefois, disparaît derrière la communauté : la mixité ne s'impose que progressivement, et Ming ne croisera aucun autre Asiatique que ceux avec lesquels il travaille.
La mise en scène épouse cette logique avec cet aspect « filmé avec la caméra de la maison » (plus précisément une Sony DSR-PD150, la même que pour Inland Empire de David Lynch), avec son lot de tremblements et autres zooms qui renforcent le côté « pris sur le vif », amateur, comme si le personnage principal et ceux qui le filment n'avaient rien à faire là. Baker filme aussi bien la préparation des plats que les livraisons : de l'ouverture à la fermeture du restaurant, de la mise en place jusqu'au nettoyage et au contrôle des stocks, sans jamais mépriser ce travail invisible ni la junk food : pas de sous-métier.
Et puis il y a le fait que tout concourt à faire ressentir physiquement l'épuisement du livreur, à le placer dans une ville qui n'est pas épargnée par le danger : la pluie et les voitures qui ne s'arrêtent jamais, les sirènes qui saturent ponctuellement l'espace sonore, Ming Ding qui devient malade, puis la nuit et ses nouveaux dangers qui finirent par faire leur apparition. Il n'y a pas de temps de repos, au mieux du temps d'attente. Les escaliers et les ascenseurs deviennent même l'antithèse de toute ascension sociale : plus Ming monte, plus il perd de l'énergie et du temps, et donc de l'argent. Enfin, je tiens à noter l'ironie : si Ming peut remplacer son collègue et espérer gagner suffisamment d'argent, c'est uniquement parce qu'il pleut, car il n'a pas envie de travailler par ce temps. Ce qui constitue son unique opportunité devient aussi ce qui va progressivement l'épuiser davantage.
Le film trouve néanmoins ses limites dans la propre radicalité de son dispositif. À force d'accumuler les livraisons, le récit devient répétitif et peine à renouveler ses situations. Les clients restent souvent réduits à la même fonction (ouvrir, payer, refermer la porte) si bien que le New York traversé manque parfois de diversité sociale. Je regrette également que les trajets eux-mêmes, pourtant au cœur du métier, soient finalement assez peu montrés, raccourcis, que le temps entre chaque livraison ne soit pas assez marqué. À cet égard, L'Histoire de Souleymane, que je trouve sensiblement supérieur, enrichira plus tard cette formule en variant davantage les espaces, les rencontres et les rythmes, notamment en faisant parler, certes avec difficulté, son personnage principal.
Reste un film étonnamment précurseur. Dix ans avant Deliveroo, Uber Eats et autres plateformes de livraisons de repas esclavagistes, Baker filme déjà l'économie de la livraison comme un travail sans fin, où le moindre pourboire peut décider d'une journée entière. La conclusion, marquée par un geste de solidarité entre immigrés chinois après une journée ouverte sur l'extorsion, apporte un mince répit sans résoudre l'essentiel : Ming a remboursé sa dette, mais il en a contracté une autre (certes moins oppressante, mais dette tout de même) et il n'a toujours pas échappé au système qui l'a produite. Il n'aura finalement gagné qu'une seule chose, tel Sisyphe, le droit de recommencer demain.