[Cette critique peut contenir du Spoil]
Six ans avant Tape, Linklater capturait, le temps d’une soirée, la rencontre amoureuse entre Jesse et Céline, dans son film Before Sunrise ; une tranche de vie sur la jeunesse, ses espoirs et ses craintes. Avec Tape, adaptation de la pièce de Stephen Belber, le cinéaste aborde cette fois-ci la transition à l’âge adulte.
Vince (Ethan Hawke) loue une chambre dans un hôtel miteux du Michigan, pour aller voir le lendemain le film de son ami Jon (Robert Leonard), projeté lors d’un festival. Ils finissent par passer la soirée ensemble, l’occasion de discuter de leur situation, dix ans après le lycée. Leur relation fonctionne de manière asymétrique, chacun d’eux étant l’opposition parfaite de l’autre. Vince est sans cesse mobile, il confère le mouvement dans ce huit-clos, bougeant sans cesse dans la pièce, à l’inverse de Jon, statique, restant au palier de la porte. Deux comportements synonymes de leurs modes de vie. Instable pour Vince, dealer et drogué, qui a pour seule fierté sa participation chez les pompiers volontaires de Californie, à qui il vend ses stupéfiants. Ordonnée pour Jon, qui a consacré deux années de travail pour son long-métrage. Mais le mouvement impulsé par Vince piège bientôt Jon, pris dans le réquisitoire de son ami ; celui-ci se met à partager le même cadre, et à être incapable de sortir de la chambre. Sa figure de bon garçon s’effondre peu à peu, quand Vince l’amène à confesser le viol d’Amy (Uma Thurman) dix ans plutôt, confession qu’il enregistre sur une cassette.
Tape dépeint également une tranche de vie, celle des retrouvailles entre anciens camarades, marquée par la nostalgie, la rancœur et l’hypocrisie. Le comportement borderline de Vince permet à Jon de valoriser le sien, et d’atténuer ses actes passés, tandis que Vince cherche une tache dans la vie parfaite de Jon pour se revaloriser. En effet, en enregistrant la confession de Jon, il ne cherche pas à rendre justice à Amy, mais à trouver une raison expliquant pourquoi celle-ci a couché avec son ami, juste après leur rupture. Le viol d’Amy, qui vient avant tout d’une conviction pour lui, lui permet d’éviter sa propre remise en question, alors que sa compagne vient de rompre car elle le juge trop violent. Jon, quant à lui, est mis face à ses propres contradictions, quand Amy le confronte. Ses excuses, un simple bouclier moral lui permettant de se montrer supérieur à Vince, car lui assume ses erreurs contrairement à son ancien camarade. Les deux s’approprient le vécu d’Amy sans lui demander son opinion, et lui refusant d’en être maîtresse. Or, elle seule peut trancher la question qui anime les deux camarades, qui font d’elle la victime et l’attraction du jeu pervers auquel ils se livrent inconsciemment.
Dans ce jeu de qui a le mieux grandit, c’est finalement Amy qui incarne véritablement une opposition, sa maturité d’adulte faisant face à l’immaturité lycéenne des deux hommes.