TÁR
6.7
TÁR

Film de Todd Field (2022)

Pour son troisième long métrage derrière la caméra en plus de 20 ans, l'acteur et réalisateur Todd Field met en scène le Biopic virtuel d'une immense Chef(fe) d'Orchestre au sommet de sa gloire, Lydia TAR, combinant à la fois l'ambition démesurée mais légitime d'une "Maestro" et l'abus de pouvoir d'une femme solitaire et quasi despotique, ce que le réalisateur nous fait découvrir par touches successives et avec tension croissante tout au long du film...

Traité ainsi sous plusieurs angles qui se confrontent, TAR est un film énigmatique qui laisse beaucoup de place à l'interprétation par le spectateur de ce qu'il traite vraiment : l'arrivée au sommet d'une Chef d'orchestre, au comportement androgyne et très élitiste, héritière des plus grands (inspirée de Leonard Bernstein) et sur le point de publier son autobiographie, le poids des réseaux sociaux amplificateurs de comportements déviants (harcèlement moral voire sexuel) et la conséquence sur la "cancel culture" des élites, la solitude pesante du pouvoir et les abus auxquels cela conduit inévitablement...

Le réalisateur prend son temps pour nous présenter tous ces points de vue et les mettre en perspective..., ce qui donne un film certes long mais qui permet de nous présenter les différents angles...

Ainsi la première heure du film pourra paraître lente et hermétique, avec une interview fleuve de la Maestro et des discussions interminables à table avec l'un de ses pairs et son prédécesseur, d'autant qu'on se sent exclu si on n'est ni mélomane ni initié...

Mais cela permet de mieux camper le personnage hors du commun de Lydia, qui ne doute de rien, et surtout pas de son immense talent de Chef d'Orchestre; cependant, l'accélération des événements troublants va nous porter graduellement vers une issue dramatique et irréversible vécue sous nos yeux comme une descente aux enfers....

Pour jouer le rôle ambitieux et complexe de la Maestro Lydia TAR, il fallait bien une comédienne aussi virtuose (!) que Cate Blanchett qui joue avec brio toutes les nuances nécessaires à ce rôle véritablement dimensionné pour elle; et d'ailleurs les récompenses ne se sont pas faites attendre, avec récemment le Golden Globe 2023 de la meilleure actrice, en attendant les Oscars...

Ce film américano-allemand nous fait voyager entre New York et Berlin, et montre une Lydia TAR, seule contre tous, tellement sûre de son pouvoir et de sa perfection :

- A New York, on assiste au cours de chef d'orchestre de Lydia à la célèbre Juilliard School et l'on y découvre son exigence, sa froideur, son manque d'empathie et son penchant pour le harcèlement dans un épisode autour de la musique de Bach avec son élève Max qui quitte la séance en insultant son prof...; des vidéos sont prises, nul doute qu'elles vont terminer sur les réseaux sociaux pour accabler Lydia par la suite...;

- A Berlin, dont Lydia dirige l'orchestre philarmonique; elle y est principalement occupée par l'enregistrement de la 5ème Symphonie de Mahler, la dernière des 10 à n'avoir pas été enregistrée pour cause de Covid; courant avant tout après l'excellence, elle nous fait assister à des abus de pouvoir caractérisés vis-à-vis de ses musiciens (remplacement de sa première vilioncelliste par une jeune russe qui va devenir sa favorite et sans doute sa dernière proie...) et de son directeur musical qu'elle va vouloir remplacer... Elle fait croire à son assistante Francesca Lentini (jouée par une très pertinente, dévouée et discrète Noémie Merlant) qu'elle peut briguer le poste mais elle la déçoit terriblement en ne la choisissant pas...

Dès lors qu'un incident très grave se produit avec l'une de ses anciennes élèves de Juilliard, Krista Taylor, Lydia feint de ne pas être concernée (pourquoi le serait-elle ?), mais elle va devoir se défendre et s'expliquer contre une mise en cause pour harcèlement...

C'est le véritable point de départ de sa déchéance, qui sera d'autant plus dure qu'elle s'estime au sommet de son art et depuis le début au-dessus de toute critique...

Sa solitude de femme de pouvoir, ses abus et son manque d'empathie sont par ailleurs parfaitement bien rendus par l'atmosphère de tension croissante créée par le film : les footings répétés, les bruits imaginaires qu'elle entend (folie ?), les nombreux passages dans sa voiture allemande cossue, les relations difficiles avec sa compagne, les voisins de son appartement de travail qu'elle a beaucoup de mal à considérer... Elle essaie toutefois de préserver une relation particulière avec sa fille Petra, la défendant contre le harcèlement à l'école, un comble...

Dans son immense rôle, Cate Blanchett la Maestro est entourée par des personnages qui passent au second plan mais qui sont de bons faire-valoir... Au-delà de son assistante déjà évoquée, citons Sharon Goodnow l'épouse de Lydia (Nina Hoss), violoniste discrète dans l'orchestre de Lydia, Eliot Kaplan son collègue New-Yorkais (Mark Strong), Andris Davis son prédécesseur (Julian Glover), Sebastian Brix le directeur artistique évincé (Allan Corduner) et Olga Metkina la nouvelle violoniste russe préférée (Sophie Kauer).

En synthèse un grand film sur le pouvoir, ses abus, et les conséquences que la société ne manquent de contrôler à l'ère des réseaux sociaux.

On peut seulement regretter une certaine complexité dans le scénario et le côté hermétique ou sous-entendu de certains messages, qui ne rendent pas évidente sa compréhension immédiate.

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le 8 févr. 2023

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Azur-Uno

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