Qui est le film ?
Après ses portraits de femmes prises dans des tensions sociales et familiales, Mitevska s’attaque à l’une des figures les plus saisies du vingtième siècle, mais peut-être la moins interrogée : Mère Teresa. Le film ne promet ni réhabilitation ni procès. Il promet un décapage, un grattage du vernis pour faire apparaître la femme là où subsistait la statue. En choisissant une semaine décisive de la vie de Teresa, Mitevska installe son film dans un clair-obscur biographique, entre reconstitution et vertige intérieur, comme si la sainteté devait se lire non dans les faits mais dans ce qui les déborde. Le projet n’est ni démystificateur ni idolâtre.

Par quels moyens ?
Mitevska installe d’abord son film dans un dispositif formel qui mime l’enfermement. Le cadre temporel resserré, la sécheresse des lieux, l’absence du pittoresque indien forcent à entrer dans un espace mental plutôt que géographique. La bande-son, stridente, rock et parfois clashante, opère une désynchronisation fertile. La caméra épouse son agitation, son refus du repos, ce mouvement perpétuel : la sainteté, ici, n’est jamais stable, elle ne flotte pas en hauteur, elle racle le sol. Teresa ne s’explique pas. Elle s’éprouve.

Noomi Rapace fait de ce visage habituellement associé à la bonté une surface orageuse. Elle marche comme on attaque. Elle parle comme on tranche. Une femme écrasée par la structure patriarcale de l’Église mais reproduisant elle-même les modèles d’autorité les plus rigides. En ce sens, Teresa est une entrepreneuriale de la foi, une CEO qui redistribue, réorganise, contrôle, ajuste les meubles comme elle ajuste les consciences. Le film observe comment une vocation peut tourner à la maniaquerie, comment la discipline du renoncement peut devenir une forme d’emprise. Ce n’est jamais un portrait à charge, mais un portrait qui refuse d’ignorer l’ombre qui fait tenir la lumière.

L’arrivée du secret d’Agnieszka ouvre alors le véritable gouffre du film. Non pas le scandale moral, mais ce qu’il révèle : la fragilité du système que Teresa tente de bâtir, un système où l’ordre spirituel exige la négation du corps, et où toute maternité devient une menace. Alors que le film se garde de poser frontalement la question de l’avortement, Agnieszka met en péril l’ordre que Teresa projette. Mitevska laisse cette tension travailler le film comme une tumeur. Et Teresa protège et écrase dans un même geste.

L’un des gestes les plus puissants du film réside dans ce léger glissement vers le fantastique. Teresa apparaît parfois comme une héroïne giallo, poursuivie par ses propres visions, par des forces qui pourraient aussi bien être divines que délirantes. Le film emprunte au giallo et à Buñuel cette manière de faire entrer l’hallucination dans le champ du réel sans prévenir. La sainteté apparaît alors comme un état limite, un délire contrôlé dont l’Église serait la sage-femme silencieuse.

Le film refuse l’innocence. Teresa n’est jamais une victime pure ni une sainte immaculée. Mitevska se souvient de la figure controversée, de la femme accusée d’aimer la pauvreté plus que les pauvres, de l’emprise spirituelle qui se substituait parfois au soin réel. Mais cette dimension n’écrase pas la complexité du portrait. Le regard reste aimant, inquiet, fasciné par la puissance de cette femme qui veut sauver le monde en l’ordonnant selon ses propres obsessions. Mais dont le seul instant de grâce véritable tient dans cette scène où les murs semblent se resserrer sur Teresa et Agnieszka. Une image qui dit mieux que tout le film combien la spiritualité, lorsqu’elle devient structure de pouvoir, peut enfermer celles-là mêmes qui la portent.

Où me situer ?
La réussite de Mother tient à cette manière de rendre presque palpable la friction entre un idéal spirituel et les violences qu’il charrie inévitablement. Là où tant de biopics se satisfont d’une surface sanctifiée ou polémique, Teresa ose s’approcher de la zone brûlante, quitte à s’y consumer un peu. Ce que je lui reproche davantage tient à la dispersion de ses effets : une intensité souvent mal maîtrisée, des gestes répétés jusqu’à l’émoussement, des lignes narratives qui reviennent dire ce que le film avait déjà établi. Par moments, l’ensemble semble hésiter entre approfondir son trouble ou le décliner en variations superflues.

Quelle lecture en tirer ?
Ce que Teresa montre finalement, c'est comment une femme tente de marcher seule dans une structure qui la dépasse, comment son désir de pureté la conduit à reproduire les violences qu’elle combat, comment sa foi déborde, griffe, contredit, éclaire et aveugle. Mitevska nous invite à regarder là où le mythe se fissure, non pour le détruire mais pour lui rendre sa complexité humaine.

cadreum
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le 26 nov. 2025

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