Bienvenue dans Ciné-Sophia, le seul endroit où l'on ose demander à Immanuel Kant son avis sur le cinéma d'horreur espagnol des années 90 sans craindre un procès en hérésie.
Aujourd'hui, on se penche sur Tesis, le premier long-métrage d'Alejandro Amenábar. Un film charmant où une étudiante en cinéma, Ángela, décide que le sujet le plus sain pour sa thèse est la violence audiovisuelle, avant de tomber sur une véritable snuff movie (un film où un meurtre est réellement commis) dans les archives de sa fac.
Glamour, n’est-ce pas ?
Derrière ce thriller poisseux qui sent bon la cassette magnétique et la sueur froide se cache une mine d'or philosophique. Sortez vos carnets, on va faire de la métaphysique avec des tripes.
Le cœur de Tesis tient en une contradiction humaine magnifique : Ángela sait que regarder cette cassette est mal, immoral, destructeur. Pourtant, ses yeux restent scotchés à l'écran.
C’est ici qu’on réveille le pauvre Immanuel Kant. Pour notre rigide philosophe allemand, la morale est simple : l'impératif catégorique. Tu dois agir de telle sorte que l'action que tu commets puisse devenir une loi universelle.
Clairement, regarder quelqu'un se faire découper à la scie sauteuse pour le plaisir d'un public de sociopathes ne passe pas le test de validation de Königsberg.
Pourtant, Amenábar nous montre que face au morbide, la raison kantienne ne fait pas le poids face à une force bien plus primitive : la fascination pour le Tabou. Le réalisateur s'amuse d'ailleurs à filmer son héroïne (et nous avec) en train de cacher ses yeux avec ses mains... tout en écartant doucement les doigts.
Kant aurait probablement diagnostiqué chez Ángela un grave dysfonctionnement du libre-arbitre, alors qu'en réalité, elle cède simplement au plaisir coupable du spectateur.
Pour comprendre le personnage de Chema — le geek adepte de porno gore qui sert de guide à Ángela —, il faut convoquer Arthur Schopenhauer. Pour lui, le monde n'est que "Volonté", une force aveugle, absurde et insatiable qui nous pousse à désirer sans fin. Et qu'est-ce que le cinéma de genre, si ce n'est la stimulation industrielle de cette Volonté ?
Chema est l'incarnation même du cynisme post-moderne. Il sait que le public est un monstre affamé d'émotions fortes. C’est là que le film devient ironiquement visionnaire (et cruellement drôle) : le professeur Castro, qui s'avère être le producteur de ces horreurs, justifie ses actes par une phrase d'une lâcheté philosophique absolue : "Je ne fais que donner au public ce qu'il demande."
Si Friedrich Nietzsche avait été dans la salle, il aurait sans doute ricané en y voyant une illustration parfaite de la "morale des esclaves" : un public incapable d'élever ses désirs, qui se vautre dans la fange du spectaculaire parce qu'il a trop peur de regarder sa propre médiocrité en face.
Amenábar transforme la salle de cinéma en un miroir déformant où le monstre n'est pas celui qui tient la caméra, mais celui qui paye son ticket pour regarder le désastre.
Tesis est une brillante expérience de pensée qui pose une question fondamentale : peut-on soigner le voyeurisme en le filmant ?
La réponse d'Amenábar est d'une ironie délicieuse. En nous tendant un piège moral pendant deux heures, il prouve que nous sommes tous des kantiens ratés et des schopenhaueriens fiers de l'être.
On condamne la violence à l'écran, mais on reste jusqu'au générique de fin pour voir si le tueur va se faire attraper.