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Un nord-coréen à Berlin
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Dans les films d’espionnage, les agents sauvent le monde. Dans The Agent (The Berlin File) de Royo Seung-wan, les agents découvrent avec une certaine brutalité bureaucratique que le monde n’a absolument pas besoin d’être sauvé. Tout juste géré. Mal. Très mal. Le film suit Pyo Jong-seong, espion nord-coréen abandonné par sa hiérarchie après une opération compromise à Berlin, devenu soudainement suspect aux yeux de tous : de ses ennemis, de ses alliés et, probablement, du service des ressources humaines de Pyongyang.
Sous son apparence de thriller nerveux inspiré autant de la tradition de John le Carré que de la saga Bourne, le film met en scène une question profondément philosophique : qu’advient-il de l’individu lorsqu’il n’est plus qu’une fonction ?
C’est ici que surgit l’ombre de Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Chez Hegel, l’Histoire avance par ses contradictions et utilise les individus comme de simples instruments de sa « raison ». Pyo Jong-seong ressemble précisément à l’un de ces malheureux figurants de la dialectique historique : il croit agir pour son pays, sa mission, son idéologie. Puis il découvre qu’il n’est qu’un pion remplaçable. Hegel appelait cela la « ruse de la raison ». Le spectateur moderne pourrait parler d’une restructuration interne.
Berlin, évidemment, n’est pas choisie au hasard. Ancienne capitale symbolique de la Guerre froide, la ville fonctionne comme un gigantesque décor hégélien où les idéologies continuent à jouer une pièce dont le public est déjà parti depuis longtemps. Ryoo Seung-wan exploite ce passé en faisant de Berlin un nid d’espions où personne ne fait confiance à personne.
Mais la référence la plus pertinente est peut-être Michel Foucault. Dans Surveiller et punir, Foucault décrit des systèmes où chacun est observé, fiché, classé et contrôlé. Dans The Agent, les personnages ne vivent plus réellement ; ils circulent dans un réseau de surveillance permanent. Ils ne possèdent même plus leur identité. Un espion est un homme dont le curriculum vitae est classé secret-défense, mais dont la vie privée appartient déjà à l’État.
Le personnage principal devient alors une illustration parfaite de ce que Foucault appelait la production des sujets par le pouvoir : Pyo n’est pas un homme qui sert un système ; il est un produit du système. Lorsque celui-ci décide de le supprimer, il ne reste plus grand-chose. Un peu comme un logiciel dont la licence a expiré.
Le film rejoint également Jean-Paul Sartre. Sartre affirmait que l’homme est condamné à être libre. Or le drame de Pyo est précisément qu’il découvre cette liberté au pire moment possible. Tant qu’il obéissait, sa vie possédait un sens préfabriqué. Dès que le régime le désigne comme traître, il doit choisir lui-même ce qu’il est. La liberté surgit alors comme une catastrophe administrative.
Certes, le scénario se perd parfois dans une complexité excessive. Mais cette confusion produit paradoxalement un effet philosophique intéressant : le spectateur partage l’expérience des personnages, incapables de distinguer la vérité de la manipulation.
Au fond, The Agent est moins un film d’espionnage qu’une méditation ironique sur la condition moderne. Hegel nous explique que l’Histoire nous utilise. Foucault nous rappelle que le pouvoir nous fabrique. Sartre nous condamne à choisir malgré tout. Ryoo Seung-wan ajoute simplement une précision utile : dans cet univers, même les espions n’ont plus accès aux informations qui les concernent.
Une définition finalement assez contemporaine de la citoyenneté.
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