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The Apprentice ne raconte pas la naissance d’un politicien ni même celle d’un milliardaire. Il met en scène la fabrication d’un être parfaitement adapté à un monde où tout est image, domination et mise en scène de soi. Dès ses premières minutes, le film installe un univers visuel artificiel et agressif : filtres, grain, lumières crues, caméra intrusive. New York n’y est pas une ville mais un plateau de télévision permanent, un espace où chacun est déjà un produit exposé au regard. La caméra se faufile dans la foule comme un paparazzi, rappelant que dans ce monde, être vu n’est pas neutre : c’est une violence, un jugement, une évaluation. Exister, c’est être regardé.
C’est dans cet environnement que Trump apparaît, d’abord comme une figure presque incomplète. Il est souvent filmé de dos, noyé dans l’ombre, dépassé par les hommes de pouvoir qui l’entourent. Lorsqu’il rencontre Roy Cohn, la mise en scène crée immédiatement une hiérarchie. Trump est entouré de mouvements rapides, d’une caméra nerveuse, d’un espace qui l’engloutit. Roy, au contraire, est filmé de manière stable, frontalement, baigné de lumière. Il est le centre de gravité de la scène. Le film dit sans le formuler : voici celui qui existe, et voici celui qui veut exister. Mais Roy n’est pas seulement un mentor cynique. Il est aussi une figure rassurante dans un monde chaotique. Pour Trump, il représente à la fois le pouvoir et la sécurité. Son apprentissage ne consiste pas seulement à apprendre à gagner, mais à apprendre à ne plus jamais être vulnérable.
À mesure que Trump assimile ces règles, la géographie du film change. Une scène de négociation avec le maire l’illustre parfaitement. Le dispositif classique de champ-contrechamp, qui désigne ceux qui comptent dans un échange, ne relie plus Roy au pouvoir mais Trump au pouvoir. Roy est relégué hors de la discussion, filmé à part, assis, effacé. Un simple geste comme le bras de Trump traversant le cadre de Roy qui devient un acte de domination visuelle : Trump envahit l’image de son ancien mentor, le coupe symboliquement de la scène. Il ne le trahit pas frontalement, il le rend inutile. Le film montre ainsi que le pouvoir ne se prend pas seulement par les mots, mais par la place qu’on occupe dans le cadre.
Cette prise de pouvoir est accompagnée d’un motif récurrent : le miroir. Dans les scènes de tension, les reflets révèlent ce que les personnages tentent de dissimuler, leur peur ou leur faiblesse. Mais chez Trump, le miroir prend une autre dimension, notamment lorsqu’il est placé au plafond. Il ne sert plus seulement à montrer un double, mais à transformer la situation en spectacle narcissique. Trump ne vit plus les événements ; il se regarde les vivre. Le désir n’est plus dirigé vers l’autre mais vers sa propre image. Le pouvoir devient une expérience auto-érotique, un plaisir tiré du regard porté sur soi en train de dominer.
Cette logique se matérialise jusque dans les corps. Plus Trump monte, plus il envahit l’écran, gagne en masse, en présence. À l’inverse, Roy dépérit, rongé par la maladie, tandis qu’Ivana modifie son corps pour tenter de rester désirable dans un monde où Trump ne désire plus que lui-même. La scène du viol marque un point de rupture : Ivana cesse d’être une personne pour devenir un objet dans la narration narcissique de Trump. Elle n’est plus un être aimé, mais un élément de décor dans l’édifice de son ego.
L’un des moments les plus glaçants du film survient après la mort du frère de Trump. Ivana tente de le réconforter, de le ramener au chagrin, à l’humain. Le montage enchaîne des gros plans sur son visage en lutte contre les larmes, jusqu’à un cut brutal qui fait passer ses pleurs à un masque figé, presque fier. Ce n’est pas un simple changement d’émotion : c’est une mutilation intérieure. Trump applique contre lui-même les règles de Roy. Ne jamais être faible. À cet instant, il ne devient pas cruel. Il devient vide.
La dernière image du film scelle cette transformation. Roy et Ivana, détruits, se retrouvent dans l’ombre, unis par une compassion tardive. Trump, lui, est dans la lumière, gigantesque, hypertrophié, mais intérieurement creux.
The Apprentice ne raconte pas une réussite, mais une fabrication. Le capitalisme n’y crée pas un homme puissant mais il fabrique un monstre parfaitement fonctionnel, un être qui a troqué toute humanité contre une image, et toute relation contre un reflet.
Créée
le 21 févr. 2026
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