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le 2 mars 2022
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Si The Batman, réalisé par Matt Reeves, doit beaucoup à Seven et au cinéma de David Fincher (l’enquête sombre, l’esthétique pluvieuse, le méchant moralisateur), il sait s’en distinguer par son approche plus introspective, son iconisation horrifique et sa résolution optimiste. Reeves ne cherche pas à reproduire le pessimisme de Fincher, il utilise ces influences comme un tremplin pour réinventer Batman dans un univers réaliste mais teinté de gothique et d’humanité. Cette distinction fait du film une œuvre à part, qui honore ses inspirations tout en traçant sa propre voie, offrant une vision de Batman qui n’est ni une copie de Fincher ni une simple variation de Nolan, mais une synthèse personnelle.
Le film s’ouvre sur Bruce Wayne, qui, dans sa deuxième année en tant que Batman, incarne un symbole de vengeance. Cette quête est mise en miroir avec celle du Riddler, un antagoniste qui punit les élites corrompues de Gotham pour leurs péchés. Reeves explore ici la frontière ténue entre vengeance et justice, questionnant si Batman peut transcender sa colère pour devenir un symbole d’espoir. Cette évolution culmine dans la scène finale où il aide les citoyens après l’inondation, marquant un tournant vers une mission plus altruiste.
Un miroir déformé : Batman/Riddler
Batman et le Riddler partagent des origines marquées par la perte et l’abandon. Tous deux orphelins, ils ont été façonnés par la douleur de leur passé, mais leurs réponses divergent radicalement. Bruce canalise sa rage dans une croisade physique et solitaire contre le crime, tandis que le Riddler, rejeté par une société qui a ignoré ses souffrances, orchestre une vengeance cérébrale et collective, utilisant son intellect pour exposer et punir. Leurs masques, symbolisent cette dualité, l’un incarne la peur comme outil de justice, l’autre comme instrument de chaos. Ce parallèle est d’autant plus frappant qu’ils luttent tous deux contre la criminalité, mais avec des visions opposées. Batman cherche à rétablir un ordre, même imparfait, tandis que Riddler veut détruire les fondations corrompues pour, selon lui, révéler une vérité salvatrice. Cette opposition culmine dans leur confrontation finale, où le Riddler voit en Batman un allié potentiel, une interprétation que Bruce rejette avec horreur, le forçant à réévaluer son propre rôle.
Le film s’ouvre sur un plan subjectif à travers les jumelles du Riddler, observant le maire avec un voyeurisme malsain. Cette introduction établit immédiatement son regard acéré, celui d’un prédateur intellectuel. Plus tard, on retrouvera un écho de ce motif avec Bruce, tapi dans l’ombre, surveillant Selina Kyle depuis un point élevé. Ces deux scènes posent les bases d’un parallèle visuel, les deux personnages sont des observateurs, des juges autoproclamés de la ville, mais leurs intentions divergent. Le Riddler assassine le maire avec des coups de marteau, Batman affronte une bande de voyous dans le métro, Reeves filme ses coups avec une énergie similaire, des impacts lourds et une certaine brutalité. Ce choix stylistique rapproche les deux personnages dans leur expression de la colère, mais il souligne aussi leurs différences. Le Riddler tue avec préméditation, tandis que Batman s’arrête avant la létalité, respectant sa règle fondamentale.
Ce jeu de miroir atteint son apogée lorsque les actions de Batman sont perçues à travers le prisme des autres. Les citoyens de Gotham, ne voient pas toujours en lui un sauveur, mais parfois un monstre, une ombre aussi inquiétante que les criminels qu’il combat. Le passager qu’il sauve d’une bande de voyous dans le métro le supplie de ne pas lui faire de mal, prouvant que Batman est tout aussi héroïque qu’effrayant aux yeux des citoyens. Même la police, bien que contrainte de collaborer avec lui, le considère avec un mélange d’horreur et de dédain. Le lieutenant Gordon est une exception, mais les autres officiers le traitent comme un monstre qui défie leur autorité. Le moment où un jeune homme hésite à lui tendre la main après l’inondation cristallise cette ambiguïté, Batman est-il un héros ou une extension du chaos qu’il prétend combattre? Le Riddler, en revendiquant une forme de parenté avec lui, agit comme un miroir déformant qui oblige Bruce à confronter cette perception. Cela le pousse à évoluer, passant d’un justicier solitaire mû par la vengeance à un symbole d’espoir prêt à tendre la main.
Le parallèle entre Batman et le Riddler n’est pas seulement un reflet, mais une déformation. Le Riddler incarne ce que Batman pourrait devenir s’il cédait pleinement à sa rage et à son désespoir, un nihiliste qui préfère détruire plutôt que réparer. Cette tension est magnifiée par la mise en scène de Reeves, qui utilise des échos visuels et narratifs pour brouiller les lignes, tout en laissant à Batman le choix de s’en démarquer. La scène où il allume une fusée éclairante pour guider les survivants dans l’obscurité est une réponse directe à cette dualité. Là où le Riddler plonge Gotham dans les ténèbres, Batman choisit d’y apporter une lumière, aussi fragile soit-elle.
Un miroir émotionnel : Batman/Catwoman
Le parallèle entre Batman et Catwoman enrichit davantage la thématique des miroirs. Leur relation, teintée de tension et de compréhension mutuelle, agit comme un contrepoids émotionnel et moral au duo Batman/Riddler, tout en offrant une autre facette de la réflexion sur la vengeance, la rédemption et l’identité.
Comme Batman, Selina est animée par un désir de vengeance profondément personnel. Lui traque les criminels pour venger la mort de ses parents et purger Gotham de sa corruption, tandis qu’elle cherche à punir ceux qui ont exploité et détruit les femmes comme sa mère et son amie Annika, notamment son père présumé, Carmine Falcone. Cette similitude dans leurs motivations crée un lien immédiat entre eux, ils reconnaissent dans l’autre une colère familière, une douleur qui les pousse à agir en marge de la loi. Cependant, leur approche diffère dans son aboutissement. Selina est prête à franchir la ligne ultime, tuer Falcone, là où Batman, malgré sa brutalité, s’en tient à sa règle de ne pas ôter la vie. Cette divergence atteint son paroxysme dans la scène où Batman intervient pour arrêter Selina alors qu’elle tient une arme contre Falcone. En la retenant, il ne sauve pas seulement Falcone, mais aussi Selina d’un acte qui l’aurait irrémédiablement changée. Ce moment cristallise leur rôle de miroir, Batman voit en elle ce qu’il pourrait devenir s’il cédait à sa propre rage, tandis que Selina lui rappelle la nécessité de canaliser cette colère vers quelque chose de plus grand.
Bruce Wayne, dans ce film, est mort intérieurement, il n’est animé que par l’idée d’être Batman. Son obsession pour sa mission l’a coupé de toute humanité, il ne joue pas le rôle du playboy milliardaire, il ne sourit pas, il ne vit pas. Selina, avec sa vivacité, sa spontanéité et son mélange de vulnérabilité et de force, agit comme une étincelle qui le ramène à la vie. Leur première rencontre au club de l’Iceberg Lounge, où elle se faufile avec agilité tandis qu’il avance comme une ombre pesante, illustre cette opposition. Selina offre à Bruce une connexion humaine, une possibilité de sortir de son isolement. Lorsqu’elle lui propose de s’enfuir avec elle, loin de Gotham, elle incarne une alternative à sa croisade autodestructrice. Même s’il refuse, ce moment plante une graine dans son esprit. Selina, en miroir, trouve en Bruce une ancre morale qui l’empêche de basculer dans le nihilisme.
Le plan de Batman, observant Selina dans le rétroviseur de sa moto alors qu’ils se séparent, capture leur lien et leur séparation. Le rétroviseur, par essence, reflète une image inversée, suggérant que Selina est à la fois un écho et un contraste de Bruce. Elle part vers une liberté incertaine, tandis qu’il reste lié à Gotham, mais tous deux portent en eux une part de l’autre. La caméra s’attarde sur le regard de Batman, intense et mélancolique, traduisant une prise de conscience, Selina a éveillé en lui quelque chose qu’il croyait perdu, une lueur d’humanité.
Là où le miroir Batman/Riddler est conflictuel et déformant, celui entre Batman et Catwoman est complémentaire et rédempteur. Le Riddler pousse Batman à questionner l’impact de ses actions sur Gotham, Selina le force à confronter son propre vide intérieur. Ensemble, ces parallèles dessinent un portrait complexe de Bruce Wayne, un homme tiraillé entre la vengeance et l’espoir, entre la mort intérieure et la renaissance. La mise en scène de Reeves, amplifie cette idée que chaque personnage est un reflet qui révèle une facette de Batman et l’aide à se redéfinir.
L’iconisation classique absente
Le film s’éloigne délibérément des images emblématiques popularisées par les comics et certaines adaptations précédentes pour proposer une vision plus terre-à-terre et ancrée dans un réalisme psychologique et horrifique.
Dans les comics, Batman est souvent représenté dans des poses héroïques, perché en haut d’un immeuble entre les gargouilles, observant Gotham comme un gardien silencieux, ou planant majestueusement avec sa cape déployée. Ces images ont forgé une iconographie qui associe Batman à une élégance gothique. Dans The Batman, ces tropes iconiques sont largement absents ou réinterprétés. Cette absence marque une rupture avec l’imaginaire traditionnel et reflète l’intention de Reeves de dépouiller Batman de son aura mythique pour le ramener à une humanité brute et imparfaite. Reeves présente un Batman dans sa deuxième année d’activité, un justicier qui n’a pas encore pleinement embrassé son rôle ni perfectionné ses méthodes. La wingsuit, avec ses contraintes physiques, ancre le personnage dans une réalité tangible, loin des envolées fantastiques des comics.
L’absence de ces poses iconiques traduit aussi l’arc narratif de Bruce Wayne. Dans les comics, Batman est souvent un symbole achevé, un mythe vivant. L’iconisation classique, les gargouilles, la cape déployée, appartient à un Batman qui a déjà transcendé sa douleur pour devenir une légende. Dans The Batman, Bruce n’en est pas là, il est englué dans sa rage, son costume est un outil brut, et ses actions sont guidées par la vengeance plus que par une vision héroïque. Cette approche terre-à-terre reflète un personnage en gestation, en phase avec les thématiques de transformation et de rédemption du film.
Une iconisation horrifique
Matt Reeves iconise Batman à travers un imaginaire horrifique plutôt que super-héroïque. Il propose une réinvention du personnage comme une figure ambiguë, à la croisée du monstre et du sauveur. Cette approche, soutenue par des choix visuels et narratifs, s’éloigne des codes traditionnels du super-héros pour puiser dans des références gothiques et horrifiques.
Le masque de Robert Pattinson évoque un crâne sous-jacent, une idée renforcée par l’éclairage souvent dur et contrasté qui accentue les ombres autour de ses yeux et de sa mâchoire. Cette idée visuelle le rapproche d’une créature cauchemardesque plutôt que d’un héros en costume éclatant. Sa première apparition amplifie cette impression. Lorsqu’il relève la tête, les gouttes d’eau ruisselant sur son masque évoquent la salive visqueuse d’un Xénomorphe dans Alien. Batman n’est pas présenté comme un sauveur triomphant, mais comme une présence pesante qui émerge des ténèbres.
Batman dans ce film, incarne une peur enfantine, celle du monstre tapi dans l’ombre. La scène d’ouverture, où les voyous scrutent nerveusement l’obscurité en craignant son arrivée, illustre parfaitement cette idée, Batman est une légende urbaine, un spectre qui hante les esprits. La cape de Batman, avec son col haut, renvoie à l’imagerie de Dracula, ce parallèle n’est pas anodin, comme le vampire, Batman est une figure nocturne, un prédateur qui surgit de l’ombre pour frapper ses proies.
Contrairement aux incarnations précédentes de Batman, Reeves le dépouille de toute glorification super-héroïque. Ici, il n’y a pas de poses triomphantes ni de gadgets ostentatoires, ses outils sont bruts, son costume est marqué par l’usure, et sa démarche est lourde. Cette iconisation horrifique s’inscrit dans une volonté de réalisme psychologique, Bruce Wayne n’est pas un sauveur idéalisé, mais un homme brisé dont la rage le rapproche autant des monstres qu’il combat que des innocents qu’il protège.
La Batmobile s’inscrit parfaitement dans cette réinvention horrifique. Pour la première fois, elle n’est pas simplement un gadget technologique ou un symbole de puissance héroïque, elle devient une entité terrifiante, évoquant Christine de John Carpenter.
Dans les précédentes adaptations, la Batmobile était un outil sophistiqué, une voiture élancée chez Burton ou un tank futuriste chez Nolan, elles incarnaient la supériorité technologique, conçue pour impressionner par son design ou sa fonctionnalité. Ici, Reeves opte pour une approche différente, une muscle car modifiée, brute et rugissante, qui semble habitée par un démon. Elle rejette toute élégance pour une brutalité crue. Son design, une carrosserie noire mate, des lignes anguleuses, évoque moins une voiture de luxe qu’un engin de guerre.
Lors de sa première apparition, dans la poursuite avec le Pingouin, le vrombissement agressif de son moteur déchire le silence comme un grondement bestial. Ce vrombissement ne se contente pas d’annoncer sa présence, il inspire une peur viscérale. La lumière rouge qui jaillit du capot renforce cette impression, donnant à la Batmobile une aura maléfique. Cette lueur, associée au rugissement du moteur, transforme la voiture en un monstre mécanique qui traque sa proie avec détermination. Cette réinterprétation s’aligne avec l’iconisation horrifique de Batman. Comme son pilote, la Batmobile n’est pas un symbole de triomphe, mais une arme terrifiante qui reflète la psyché tourmentée de Bruce Wayne.
La pluie : une Gotham noyée dans la corruption
Dès les premières images, la pluie est omniprésente à Gotham. Cet usage constant de l’eau crée une atmosphère oppressante, typique du néo-noir, mais va plus loin en symbolisant l’état de la ville, une métropole engluée dans la corruption, où la crasse morale semble suinter de partout. La pluie agit comme une manifestation physique de cette pourriture, un déluge qui ne lave rien mais qui souligne la stagnation et le désespoir. Elle accompagne les premières apparitions de Batman, renforçant son image de créature nocturne et vengeresse, presque comme un spectre émergeant d’un marécage.
Le Riddler pousse cette symbolique aquatique à son paroxysme en faisant exploser les digues et inonder Gotham. Cette inondation, peut être lue comme une tentative de purification. Le Riddler voit la ville comme irrécupérable, un cloaque de péchés qu’il faut noyer pour exposer ses vérités cachées. L’eau devient ici un outil de chaos, mais aussi une métaphore biblique. Cependant, cette purification échoue dans son intention première, car elle ne fait que révéler davantage la fragilité et la peur des habitants. C’est dans ce contexte que l’usage de l’eau prend une tournure rédemptrice pour Batman. Le final, où il plonge littéralement dans les eaux tumultueuses pour sauver les survivants, marque un tournant. L’image de Batman émergeant de l’eau, tenant une fusée éclairante pour guider les rescapés, est lourde de symbolisme, il renaît, tel un baptême, lavé de sa colère initiale. La pluie et l’inondation, qui jusque-là accompagnaient sa quête vengeresse, deviennent les instruments de sa transformation. Batman, trempé, tenant la lumière rougeoyante dans l’obscurité, évoque une figure christique ou un phénix renaissant des cendres. L’eau, qui noyait Gotham dans le chaos, devient le symbole de sa rédemption.
Encore une représentation réaliste?
Bien que les films de Nolan aient ancré Batman dans un monde réaliste, l’approche de Reeves se distingue par son ton, son esthétique et ses priorités narratives. Nolan a proposé un réalisme centré sur la plausibilité technologique et sociétale, ses films explorent comment un homme comme Bruce Wayne pourrait devenir Batman dans un monde contemporain, avec des gadgets high-tech crédibles et des menaces inspirées de conflits réels (terrorisme, anarchie, crise économique). Sa trilogie est marquée par une structure épique, presque opératique.
Reeves, en revanche, adopte un réalisme plus intimiste et psychologique, influencé par le néo-noir et le cinéma d’horreur. Son Batman n’est pas un héros achevé ni un symbole pleinement formé, c’est un homme brisé, encore en apprentissage, dans une Gotham qui ressemble moins à une métropole moderne qu’à une ville en décomposition, presque atemporelle. Là où Nolan mettait l’accent sur l’ingéniosité et la résilience de Batman face à des enjeux globaux, Reeves se concentre sur son intériorité et sa lutte personnelle contre la vengeance. La Batmobile n’est pas un tank futuriste, mais une muscle car modifiée, la wingsuit remplace la cape majestueuse. Cette approche terre-à-terre n’est pas une redite de Nolan, mais une réinterprétation plus crue, moins polie, qui privilégie l’enquête et l’atmosphère à l’action spectaculaire.
En conclusion, The Batman se distingue comme une réinterprétation du mythe, délaissant l’imagerie super-héroïque classique pour proposer une vision réaliste, introspective et horrifique. À travers une esthétique sombre inspirée par le néo-noir et le cinéma d’horreur, des jeux de miroirs avec ses antagonistes et une symbolique de l’eau comme purification, le film explore la dualité de Batman, un justicier hanté par la vengeance qui évolue vers la rédemption, dans une Gotham au bord de l’abîme.
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le 20 mars 2025
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