Bong Joon-ho (Memories of murder, Mother avec, faut-il encore le rappeler, l’une des plus belles séquences d’ouverture au monde), Kim Jee-woon (A bittersweet life, J’ai rencontré le diable), Park Chan-wook (Old boy, Thirst) et Kim Ki-duk (L’île, Locataires), cinéastes les plus emblématiques de la nouvelle vague du cinéma coréen, ont désormais trouvé adversaire à leur taille : Na Hong-jin. En seulement deux films, ce jeune réalisateur prodige a remis en jeu les nombreux codes et fondements du thriller urbain. Brillant renouvellement du genre, The chaser, son premier film sorti en 2009 (avant la confirmation The murderer en 2011), adopte ainsi une structure plus ou moins inédite : non plus celle d’une traque linéaire, d’un trait droit vers une possible résolution, mais celle d’un tourbillon, d’une impulsion en ronds, en cercles concentriques repassant constamment par le même point central (le quartier de Mangwon) jusqu’à la rupture logique.

Pas de mystères ni d’entourloupes : on connaît, dès les premiers instants, l’identité du tueur qui avouera rapidement ses crimes pour mieux tromper son monde. En l’espace de 24 heures, une course contre la montre va se déclencher, traque sombre et infernale dont personne ne profitera des hardes de la victoire. Joong-ho, ancien flic corrompu reconverti dans le proxénétisme, va tenter de se racheter une moralité en sauvant une de ses "filles", Mi-jin, blessée et retenue prisonnière dans l’antre du démon. Celui-ci, arrêté par la police, va profiter de l’agitation administrative et médiatique de sa détention pour arranger sa libération.

Le film expose assez rapidement les grandes lignes de son intrigue (même si celle-ci parvient à ménager, jusqu’au bout, ses zones d’ombre et ses retournements), les personnages aussi, les enjeux, et surtout Séoul, ville de pluie et de chaleur taillée de longs boulevards, de néons multicolores, de ruelles sombres et de méandres sans fin. Une fois tout installé et prêt à s’emballer, l’enfer peut alors s’ouvrir sous nos pieds : scène éprouvante du tueur torturant sa nouvelle victime, tension qui s’affole, poursuite haletante jusqu’au dernier souffle et premier corps à corps préfigurant celui, impressionnant, du final.

À l’égal de Memories of murder (et même de The host) dont il serait le versant un peu plus agité, plus turbulent, The chaser brasse également plusieurs axes de narration, éclatée volontairement : critique sociale, fanfaronnade politique, incompétence de la police, situations grotesques, enquête haletante et une bonne dose d’humour noir. Mais le thème principal du film reste le combat acharné, quasi exalté, de deux hommes, deux revers d’une seule et même pièce ; Joong-ho et Young-min, le proxénète et le tueur, le vendu et le malin (le Bien et le Mal, plus prosaïquement), l’un encore traversé par quelques impressions de pitié et d’une culpabilité moribonde (ravivée quand il doit prendre en charge la petite fille de Mi-jin), l’autre assassin braque et impuissant sans plus aucune morale ni limites (le meurtre au marteau, rude).

Si, vers le milieu du film, quelques flottements dans le scénario viennent gripper la belle mécanique rythmique, The chaser maintient une trajectoire folle avec une obstination plus folle encore, ruant inexorablement vers la lutte frénétique et enragée des deux ennemis, climax attendu et espéré du film. À la lumière d’un aquarium, Joong-ho et Young-min se battent à mort et sans un cri, achèvement d’un quelque chose de primal, d'insensé, d’essentiel à nos pulsions profondes (vengeance, violence, haine, instinct de survie…). Affrontement d’anthologie de cinq minutes d’une intensité rarement vue (et qui illustrerait à merveille le célèbre adage d’Hitchcock : "Tuer quelqu’un est très dur, très douloureux et très très long") où deux bêtes sauvages, deux fauves s’entre-tuent à coups de club de golf, de marteau et de bougeoir en marbre. Kim Yoon-seok (habité, galvanisé) et Ha Jeong-woo (inquiétant à souhait) se lâchent physiquement, donnant leurs tripes et leur âme dans ce film captivant qui bouillonne des incessants fracas de notre (in)humanité.
mymp
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le 11 oct. 2012

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