Free Bird commence. Les Firefly foncent dans la lumière aveuglante du soleil californien, criblés de balles, et quelque chose d'inattendu se produit : on est avec eux. Pas malgré ce qu'ils sont. À cause de ce qu'ils sont. Et cette complicité arrachée, cette solidarité impossible avec des monstres, est exactement ce que Rob Zombie voulait produire, et c'est exactement ce qui rend The Devil's Rejects si difficile à oublier.
Le film n'a pas de héros. Il a des survivants et des chasseurs, et il prend soin de salir les deux camps jusqu'à ce qu'on ne sache plus vraiment où placer notre dégoût. Otis, Baby, le Capitaine Spaulding : des psychopathes, des tueurs, des êtres dont les actes sont documentés avec une franchise clinique qui ne cherche ni à excuser ni à atténuer. Et pourtant Zombie leur construit une loyauté familiale, une façon d'exister ensemble dans un monde qui ne leur a jamais fait de place, qui finit par produire quelque chose qui ressemble à de l'attachement. Pas de la sympathie. De l'attachement. La nuance est importante, et le film la maintient avec une rigueur qui force le respect.
En face, le shérif Wydell. Cet homme de loi hanté par une vengeance personnelle qui le transforme progressivement en quelque chose d'aussi monstrueux que ce qu'il pourchasse. Zombie installe ce parallèle sans jamais l'appuyer, sans carton explicatif, sans monologue révélateur : juste deux trajectoires qui se rapprochent l'une de l'autre jusqu'à se confondre dans le sang final. La question du film n'est pas qui mérite de mourir. C'est jusqu'où peut aller quelqu'un qui croit agir au nom du bien avant de devenir indiscernable de ce qu'il combat.
L'Amérique que Zombie filme n'existe pas dans les guides touristiques. C'est un pays de routes poussiéreuses, de motels qui sentent la moisissure et la cigarette froide, de chaleur qui fait trembler l'asphalte et qui donne aux visages cette qualité particulière, à la fois épuisée et tendue, des gens qui n'ont nulle part où aller et qui avancent quand même. Cette géographie physique est une décision morale : un monde sans confort ne peut pas produire de rédemption, et Zombie le sait. La pellicule Super 16 qu'il utilise donne à tout ça un grain rugueux, nostalgique et contemporain à la fois, une texture de souvenir sale qu'on n'arrive pas à nettoyer. Chaque plan ressemble à une photo trouvée dans une boîte à chaussures qu'on aurait mieux fait de ne pas ouvrir.
La violence est réelle et excessive et filmée avec une rigueur qui refuse le détournement du regard. Mais ce qui distingue Zombie de l'exploitation pure, c'est qu'il ne jouit pas de la souffrance qu'il montre. Il la documente. Il la place dans un contexte qui lui donne un poids, une conséquence, une texture humaine même dans ses moments les plus insoutenables. Le gore ici n'est pas du spectacle. C'est la preuve que les actions ont des corps, que les corps se cassent, que tout ça laisse des traces dans le monde réel. Cette honnêteté brutale est ce qui sépare The Devil's Rejects des films qui utilisent la violence comme effet de style et de ceux qui l'utilisent comme argument.
L'humour noir qui traverse tout ça n'est pas un allègement : c'est un renforcement. Ces éclats de comédie sarcastique au milieu du chaos disent quelque chose sur les Firefly, sur leur façon de vivre dans un registre où la mort et le rire coexistent naturellement, où la cruauté peut être drôle et la drôlerie peut être cruelle. C'est leur langue, et Zombie la parle couramment.
Et puis Free Bird commence. Et tout ce que le film a construit, toute cette ambiguïté morale, tout cet attachement impossible, toute cette violence documentée sans être glorifiée, arrive à sa conclusion dans une séquence qui est peut-être la plus honnête qu'un film sur des tueurs ait jamais produite. Pas de rédemption. Pas de justice satisfaisante. Juste trois êtres qui ont vécu comme ils pouvaient, dans le seul monde qu'ils connaissaient, et qui finissent dedans. La musique ne les grandit pas. Elle les accompagne. Et dans cette dernière distinction réside toute la dignité étrange que Zombie leur accorde.
The Devil's Rejects est brutal, dérangeant, parfois insupportable. Il est aussi l'un des films les plus cohérents et les plus honnêtes que le cinéma de genre américain ait produits depuis les années 70 dont il se revendique. Rob Zombie n'a pas fait un film sur la violence. Il a fait un film sur ce que la violence révèle, et ce qu'elle révèle n'est pas agréable à regarder. C'est pour ça qu'on ne peut pas détacher les yeux.