C’est le retour d'un cinéaste qui, mieux que quiconque, filme les maux du XXIe siècle. Avec The Drama, Kristoffer Borgli poursuit sa dissection des pathologies affectives contemporaines mais en déplace l'angle : après le narcissisme marchandisé, il explore la zone où l’amour se confond avec l’infatuation, où le désir naît moins d’un élan que d’une validation. Réside cette question : comment aimer lorsque l’inconfort domine ? Le film se construit alors comme une expérience de malaise, nous installant de force dans des situations que nous aurions préféré éviter. Dès lors, quel est le drame ? Un aveu, une faute, un mensonge initial ? Ou bien l’ensemble du dispositif sentimental ? Peut-être aurait-il fallu l’intituler au pluriel.
Car tout commence par un léger décalage. La relation entre Emma (Zendaya) et Charlie (Robert Pattinson) repose sur un livre non lu mais photographié, feint, intégré au discours amoureux. Le sentiment surgit d’un simulacre. À partir de là, Borgli filme la naissance du couple comme on analyserait une campagne de communication : gestes calibrés, références partagées, “vibes” alignées. Pourtant, le film n’écrase jamais totalement ses personnages sous le cynisme. Il observe ce mensonge inaugural avec une distance joueuse, laissant l’amour apparaît comme une construction narrative que chacun ajuste pour correspondre à l’image qu’il souhaite renvoyer.
C’est précisément cette fiction qu’un jeu d’aveux alcoolisé vient fissurer. Emma confesse un geste adolescent lié à une pulsion meurtrière moralement insoutenable. Dès lors, peut-on aimer quelqu’un qui porte en elle une telle dissonance ? L’amour accueille-t-il l’ombre, ou exige-t-il la cohérence avec l’image que l’on défend socialement ? Borgli choisit de ne pas politiser frontalement la faute ; il en fait au contraire un point aveugle savamment entretenu. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas tant la culpabilité que l’effet de cette révélation sur le récit amoureux lui-même.
Cette désorientation, le duo d’acteurs la rend palpable. Zendaya joue en retrait, presque en apnée. Face à elle, Pattinson incarne un homme moins bouleversé par la gravité de l’acte que par l’effondrement de l’image qu’il s’était construite. Le trouble naît de cette fissure narcissique. Ce n’est pas la morale qui vacille, c’est la fiction confortable dans laquelle il s’abritait. Leur alchimie rend l’expérience d’autant plus inconfortable que nous continuons à les aimer malgré tout.
Cette tension trouve son équivalent formel dans le montage (superpositions, surgissements oniriques, discontinuités). Le montage fonctionne comme une pensée intrusive. Des visions s’imposent, parasites, autoritaires, sans que l’on sache toujours si l’on est dans le présent ou dans une projection mentale. L’anxiété devient sensorielle. Ainsi, lorsque un Charlie adulte apparaît aux côtés d’une Emma adolescente, le film rend visible une vérité que je trouve belle : aimer quelqu’un, c’est entrer en contact avec toutes ses versions passées.
De la même manière, lors de la scène du discours, Charlie ne se perçoit plus comme sujet de sa propre histoire mais comme personnage secondaire dans le récit des autres. Il se voit à travers leurs yeux, figé dans une version de lui-même qu’il ne maîtrise plus. Et cette prise de conscience est si nue, si inconfortable, que nous, spectateurs, avons presque le réflexe physique de nous enfoncer dans notre fauteuil.
On sort de The Drama avec une question persistante : aimons-nous une personne, ou la cohérence qu’elle apporte à notre propre scénario ? Sous sa froideur apparente, il donne matière à discussion, ouvre des conversations fertiles, déploie une surface de questionnements philosophiques et sociaux presque illimitée, tout en restant étonnamment ludique. Que juge-t-on vraiment aujourd’hui : l’acte ou la pensée ? Et toi, qu'est-ce que tu as fait de pire ?