Bon. Il faut qu'on se pose deux minutes et qu'on parle de The Furious.
Parce qu'à une époque où le cinéma d'action hollywoodien est devenu une vaste blague comptable — un empilement de bouillies numériques moches, de green screens baveux et de doublures effacées à la hâte par des monteurs sous-payés —, voir débarquer une pure cartouche d'arts martiaux venue d'Asie, ça fait l'effet d'une douche froide sur un corps engourdi par dix ans de Marvel.
Alors attention : on ne va pas se raconter d'histoires ni jouer les cuistres. The Furious, ce n'est pas le nouveau chef-d'œuvre du cinéma mondial. Un film profondément honnête dans sa proposition, mais coincé entre la virtuosité totale de son artisanat physique et le vide intersidéral de son écriture.
La Forme : L'éloge du travail vivant et la noblesse de la viande
Rendons à Kenji Tanigaki ce qui appartient à Tanigaki. Formé à la dure école d'action de Hong Kong aux côtés de Donnie Yen, le mec donne une leçon de géométrie et de découpage que les trois quarts des réalisateurs de blockbusters américains devraient étudier à genoux.
Ici, pas de jump-cuts frénétiques ou de caméras sous Parkinson pour masquer l'incompétence des acteurs. La méthode Tanigaki, c'est la lisibilité de l'espace. La caméra prend du recul, elle laisse respirer les corps, elle accompagne la trajectoire de la douleur. On retrouve cette filiation directe entre la fluidité acrobatique hongkongaise et la brutalité indonésienne façon The Raid. Quand Xie Miao et Joe Taslim rentrent sur le terrain, ce n'est pas de la chorégraphie d'opérette : on sent la gravité, la masse des corps, l'impact de la chair contre le meuble, le "bone-crunching".
Il y a là un athlétisme hallucinant — mention spéciale au colosse de 120 kilos qui enchaîne les vrilles, les équilibres et les acrobaties au sol en défiant littéralement les lois de la physique. On se retrouve devant des combos qui semblent sortir tout droit de Tekken ou d'un mode Musou à la Dynasty Warriors, où nos héros fauchent des hordes de sous-sbires dans une frénésie presque jubilatoire.
Et le coup de génie de mise en scène, c'est le handicap du protagoniste. Le fait que le père soit muet force le film à faire ce que le cinéma devrait toujours faire : de la pure narration visuelle. La rage, la détresse paternelle, la solidarité d'un prolétaire face à la pègre, tout passe par le regard, la rupture de rythme et l'impact du coup. C'est du travail vivant, de l'artisanat populaire noble, fait par des gens qui respectent leur public et qui paient de leur personne sur le plateau.
Le Fond : Le scénario ticket de métro et l'idéologie du « Père Vengeur »
Mais alors... dès que les personnages arrêtent de se briser les cervicales pour essayer de faire avancer le récit, le machin révèle toute sa nudité conceptuelle.
Le scénario ne tient même pas sur un ticket de métro : il tient sur un post-it. Le père prolétaire muet qui part massacrer un réseau de traite d'êtres humains pour récupérer sa fille, c'est le squelette narratif le plus usé de l'histoire du cinéma de genre. C'est du Taken, c'est du John Wick, c'est du jeu d'arcade type Final Fight où l'on passe bêtement du niveau de la boîte de nuit à celui de l'entrepôt poisseux pour affronter le « boss final ».
L'écriture est famélique, les motivations des antagonistes frôlent la caricature de série B, et la tentative de nous vendre une sous-intrigue journalistique tombe à plat. Pour ne rien arranger, la finition technique trahit parfois la précarité du produit : la post-synchronisation anglophone (l'ADR) est d'une rigidité presque comique qui désamorce totalement l'émotion des scènes parlées, et quelques scories numériques viennent gâcher la fête — entre du sang en CGI bien baveux et une scène dans un congélateur aux effets visuels carrément gênants.
Et puis, soyons lucides sur la structure : à vouloir trop en donner avec une générosité débordante, le film nous cale un "faux final" pour mieux repartir sur un climax de 35 minutes supplémentaires. À ce niveau-là de surenchère, si l'on n'est pas un mordu absolu d'arts martiaux, la saturation visuelle guette.
Bilan : Un pacte marchand honnête
Mais la différence fondamentale entre The Furious et un produit industriel américain, c'est l'honnêteté du contrat.
Le film ne cherche jamais à vous vendre de la fausse profondeur psychologique, du féminisme de façade façon studio ou de la métaphore prétentieuse sur le trauma pour plaire aux festivals. Il ne se prend pas pour ce qu'il n'est pas. C'est un véhicule à cascades généreux, brut, parfois épuisant, mais porté par une vraie passion du mouvement et le respect absolu du spectateur.
En résumé :
The Furious, c'est le triomphe de l'exécuteur sur le concepteur. Un scénario écrit en dix minutes sur un coin de table, mais transcédé par des chorégraphies d'une inventivité folle et une générosité physique qui ridiculise la concurrence occidentale. On râle devant la pauvreté du récit et le doublage aux fraises, mais on reste scotché devant la noblesse de la bagarre.