Camp X-Ray est un film qu'on aime malgré lui. Pas à cause de lui, pas grâce à lui, mais malgré ses hésitations, ses longueurs, ses personnages secondaires qui restent à la surface : malgré tout ça, quelque chose passe. Quelque chose d'essentiel et de rare, porté par deux acteurs qui trouvent dans cet espace confiné une vérité que le scénario seul n'aurait pas pu produire.
Peter Sattler part d'une idée forte : Guantánamo non pas comme symbole politique mais comme espace humain, un lieu où la déshumanisation institutionnelle finit par affecter autant les gardiens que les prisonniers. Amy Cole, jeune recrue pleine de certitudes patriotiques, découvre progressivement qu'un uniforme ne protège pas de la confusion morale, et qu'un protocole rigide ne répond à aucune des questions que l'existence finit toujours par poser. De l'autre côté des barreaux, Ali, détenu depuis huit ans pour des accusations qui restent volontairement floues, a appris à survivre dans un espace qui nie jusqu'à son droit à l'ennui. Cette symétrie est juste. Elle dit quelque chose de vrai sur ce que les systèmes carcéraux et militaires produisent de part et d'autre de leurs propres frontières.
Mais entre l'idée et son déploiement, quelque chose résiste.
Le film est lent, et cette lenteur aurait pu être une décision. Dans le meilleur des cas, la lenteur d'un film comme celui-ci serait une forme d'honnêteté : voilà ce que c'est que d'attendre, voilà ce que c'est que de voir les mêmes murs chaque jour, voilà ce que c'est qu'un temps qui ne passe pas vraiment. Mais Camp X-Ray ne transforme pas toujours sa lenteur en argument. Certaines séquences s'étirent sans que cette durée produise quelque chose, sans qu'on sente une tension s'accumuler ou une compréhension se construire. On attend, et ce qu'on attend n'arrive pas toujours. Ces moments de vide ne sont pas du silence chargé de sens. Ce sont des moments où le film ne sait pas tout à fait quoi faire de ses propres personnages.
Les personnages secondaires pâtissent de cette incertitude. Le supérieur macho, le collègue superficiel, les autres prisonniers réduits à une masse hurlante : ces figures sont des raccourcis qui affaiblissent précisément le propos que le film cherche à défendre. Si Camp X-Ray veut nous montrer que la déshumanisation est un phénomène systémique qui touche tout le monde dans cet environnement, il aurait fallu accorder aux personnages périphériques assez d'épaisseur pour qu'ils soient eux aussi des gens plutôt que des fonctions. En les laissant dans la caricature, le film se contredit lui-même.
Et pourtant. Kristen Stewart et Peyman Maadi.
Ce qu'ils construisent ensemble dans les espaces que le film leur accorde est d'une justesse désarmante. Leurs premiers échanges, tendus, méfiants, parsemés de provocations et de retraits, sonnent vrai parce qu'ils sonnent lentement. La confiance ne tombe pas du ciel ici. Elle se gagne par accumulation, par répétition, par ces conversations sur Harry Potter qui sembleraient anodines si on ne voyait pas ce qu'elles coûtent à l'un et à l'autre. Stewart joue Amy avec une retenue qui cache une lutte intérieure permanente : chaque regard, chaque hésitation trahit quelqu'un qui essaie de faire coexister ce qu'on lui a appris à penser et ce qu'elle commence à voir. Maadi porte Ali avec une dignité qui n'est jamais de la résignation, une façon d'occuper son espace réduit comme si cet espace lui appartenait quand même, au moins un peu.
La scène où Ali menace de se suicider, où Amy se retrouve seule à tenter de le convaincre de vivre avec les outils dérisoires que sa formation lui a donnés, est le moment où le film atteint enfin ce qu'il visait depuis le début. L'impuissance d'Amy n'est pas celle d'un personnage qui échoue. C'est celle d'un système entier qui a créé une situation où personne ne dispose des bons outils, où les bonnes intentions ne suffisent pas, où la souffrance d'un homme se heurte aux protocoles d'une institution qui a décidé de ne pas la voir. Cette scène est bouleversante non pas parce qu'elle est bien écrite mais parce qu'elle est vraie, et qu'on sent dans le jeu des deux acteurs qu'ils le savent.
La mise en scène travaille cet enfermement avec discrétion. Les cadrages serrés, les plans qui durent, la porte qui sépare Amy et Ali dans leurs premiers échanges et qui devient progressivement moins visible, moins présente, jusqu'à cet ultime échange où elle disparaît presque : ce langage visuel est efficace et cohérent, même s'il aurait gagné à être poussé plus loin dans certaines séquences, à oser davantage là où il se contente du minimum.
Camp X-Ray est un film imparfait qui contient quelque chose de nécessaire. Il ne résout rien, il n'offre pas de catharsis satisfaisante, il ne condamne pas et n'absout pas. Il montre deux personnes qui se trouvent dans les interstices d'un système conçu pour empêcher exactement ça, et qui réussissent quand même, précairement, à se voir vraiment. C'est peu, dans un sens. C'est énorme dans un autre. Et le film, malgré ses failles, a l'honnêteté de ne pas prétendre que c'est autre chose.