3ème Festival Sens Critique, 14/16
Film de commande sur le passage à l’an 2000, The Hole brode sur un pitch apocalyptique un huis clos insolite et poétique. Alors que la ville de Taipei est en proie à un virus qui donne aux hommes des comportements de cafards (claustration, recherche de l’humidité et de l’obscurité), des quartiers entiers sont mis en quarantaine et évacués. Certains locataires refusent de quitter leur logement, à l’image de nos deux protagonistes, voisins d’un étage à l’autre.
Le pré-générique annonce l’ultimatum : le 1er janvier 2000, d’ici une semaine, l’eau sera coupée.
En attendant, elle ruisselle partout. A l’extérieur, c’est une pluie diluvienne et constante, que le génie du cadre met toujours en arrière-plan, dans l’embrasure d’une fenêtre ou d’une coursive. A l’intérieur, ce sont les inondations, les fuites et les infiltrations. Le papier peint se décolle, le béton pourrit. Cette architecture en pleine déliquescence sera paradoxalement le point de départ de la rencontre poétique entre deux habitants terrés dans leur appartement, par l’entremise du fameux trou qui reliera le sol de l’homme au plafond de la femme.
Plans fixes et lenteur de l’action, rareté des dialogues instaurent une épure qui ne fait rien pour séduire ; dans ce climat dépressif, chaque échappée hors du lieu est la bienvenue. Pas de glamour, non plus : lui vomit dans le trou, elle éponge et s’endort dans une montagne de rouleaux de sopalin. Sachant qu’on n’aura jamais le droit de quitter le bâtiment, et que les rares personnages secondaires ne seront là que pour montrer les ravages de la maladie ou désinfecter violemment les lieux, autant prendre les voies de traverse de l’onirisme.
Abrupts et inattendus, des interludes sous forme de comédie musicale viennent illuminer les lieux : c’est une calypso solitaire dans un ascenseur, pour commencer, qui va s’agrémenter de choristes, puis de danseurs dans les occurrences suivantes. Frais, colorés, kitsch, ces bouffées d’oxygène sucré proposent un contrepoint fantasmatique à l’apocalypse qui semble aussi se hâter sous leur influence… Rêvons en attendant la fin du monde.
La progression de la rencontre entre les deux locataires, se fera donc par une conquête de l’espace architectural. Exploré sous toutes ses coutures, occasionnant des plans d’une rigueur parfaite, son exploitation génère une dynamique de l’ascension. Les communications d’abord hostiles par le trou prennent une autre tournure lorsqu’on s’entraperçoit dans l’immeuble, le long duquel les sacs poubelles alimentent la pluie par leur chute quotidienne.
« Tu m’as donné la boue, et j’en ai fait de l’or » : l’adage baudelairien sied particulièrement à cette histoire de déréliction et de déjections de laquelle surgit une romance aussi improbable que poétique.
Difficile de ne pas garder en mémoire cette image finale de la rencontre et de la fusion du couple : une élévation, un saut hors du monde que seul le cinéma peut générer.
(8,5/10)