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Suivre(ultra) Light my fire
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Dès le premier plan du film, l'étrave du navire et la houle, je me suis senti comme un con. Le film a évidemment une photographie magnifique et je ne me suis même pas déplacé le mater en salle.
L'attrait de Lighthouse, assez évident au visionnage de la bande-annonce, c'est le travail sur l'image, donc la gestion de la lumière, l'utilisation du noir et blanc, l'esthétisation du grain et la composition des plans. A tous ces petits jeux, le chef op Jarisch Blaschke et le réalisateur Robert Eggers ont été plutôt bons. Bien meilleurs que dans The Witch en tout cas, où on avait surtout une photographie soignée mais dé-saturée comme c'est dans l'air du temps soit pour te dire que le monde est triste et sinistre soit juste pour faire jolie. Là le noir et blanc dépasse largement une utilisation aussi simpliste.
Dépourvus de couleurs, les éléments de l'environnement sont de facto hiérarchisés par la lumière qu'ils reçoivent ou qu'ils diffusent. Mécaniquement la lumière du phare se place tout en haut de cette hiérarchie de la luminosité, on peut donc se prêter à la fascination qu'elle exerce sur Pattinson. Les moments de repas bénéficient du peu de lumière apportée par la lampe à huile, mais cette lumière est toute fine, toute vulnérable, ce ne sont pas de vrais répits, il n'y a pas vraiment de chaleur autour de cette table. A l'intérieur on distingue mal le jour, cette impression désagréable double le rythme de vie des gardiens, qui travaillent et dorment nuit et jour. Et quand le personnage sort, tout est baigné dans la même lumière, tout devient gris et granuleux, terne, pas forcément glauque mais anémiant. En bref, la photographie, par le noir et blanc et la gestion de la lumière, ne laisse aucun plan vierge de la folie des personnages. Tout est très esthétisé donc, mais dans un but émotionnel, éreinter le spectateur, pousser sa nervosité et l'accompagner efficacement à envisager les événements sous l'angle de la déraison du personnage principal.
Les bases sont donc posées par la mise en scène pour accueillir la folie, quasiment pour s'en délecter. Elle éclate assez vite, les premiers plans irrationnels arrivent tôt, mais ils fonctionnent, on est préparé par la photographie et la lumière à les voir, on les attend. Et le fait que la plupart de ces plans se produisent à l'extérieur, là où les contrastes sont les plus faibles et l'image uniformément terne, les encrent parfaitement visuellement. Ils ne choquent pas, ils apparaissent comme le prolongement naturel de l'île et de l'esprit vicié du héros. Et tout ça essentiellement grâce à la photographie, accompagnée d'une réalisation qui fait la part belle à l'île, ses dimensions, les matériaux, la rocaille.
Ça c'est un vrai tour de force technique : toute cette virtuosité a un objectif cinématographique, fonctionne émotionnellement pour le spectateur. On n'a pas simplement de jolies images ou des plans "impressionnants" (je pense évidemment à 1917 sorti en même temps, où le plan séquence est aberrant d'un point de vue diégétique, il ne sert à rien, au contraire, les contraintes qu'il apporte nuisent à la dramaturgie, bref). Et je n'ai traité qu'une partie des vertus de la mise en scène et de la photographie. La lumière fait des merveilles avec les visages, notamment avec les pommettes saillantes de Dafoe (elles sont quand même pas banales, ça fait plaisir qu'un film les exploite à ce point). Le noir et blanc est génial pour la représentation des liquides. On ne sait jamais trop si c'est du lard ou du cochon, on peut essayer de deviner avec l'opacité mais ce n'est pas parfait, et le film cherche à nous surprendre. Surtout, on peut faire un sublime plan sur les volutes écumeuses d'une fausse à caca.
Après, le film n'est pas parfait. Il y a vraiment un abus des postures christiques pour Dafoe, il y a trop de conversation pour des types prétendument patibulaires, la musique est parfois trop présente, il y a des éléments surnaturels de folie qui me paraissent non-nécessaire, certaines scènes de camaraderie ne fonctionnent pas et le dernier plan est inutile. Tout dans la construction du film vise à laisser une impression lugubre, pas besoin de mettre une image qui se veut encore plus forte à la fin. Elle a beau être macabre, elle est assez commune, et elle n'apporte rien à cette atmosphère et cette histoire déjà dérangeantes. En plus, comme elle fait écho à des propos du personnage de Dafoe, elle fait passer Eggers pour un petit malin, comme dans The Witch, alors qu'il a manifestement de vraies qualités de cinéaste. Il n'est pas obligé de faire des effets de manche avec des rebondissements abscons.
Le film est donc avant tout un plaisir visuel. Eggers et son équipe sont virtuoses mais ils essaient de distiller cette virtuosité dans chaque scène et à travers chaque choix photographique, pour créer une ambiance. Tout ne fonctionne pas totalement mais il y a plein de petites idées de mise en scène et de cadres joliment composés pour rattraper ça.
Hilarant de voir qu'il concoure contre The Irishman pour l'oscar de la meilleure photographie. La bouillie verdâtre dé-saturée sans justification estampillée Netflix, contre un pur film de chef opérateur dont l'image, au service de la narration, est extrêmement travaillée. Quelle bande de débilos l'académie, ils n'ont honte de rien.
Créée
le 21 janv. 2020
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