Avec The Mastermind, Kelly Reichardt réalise dans les années 2020 un film qui aurait pu sortir pratiquement tel quel dans les années 1970. Bien évidemment avec une équipe différente, mais le spectateur qui ne sait absolument rien – mais rien de rien – sur ce long-métrage pourrait croire qu’il a plus d’un demi-siècle au compteur.


Sur tous les aspects, que ce soit ceux de la mise en scène, des thématiques ou de l’atmosphère, on a affaire à un film des seventies rappelant des œuvres de cette période désenchantée comme L'Épouvantail ou Cinq Pièces faciles.


On a des figures marginales, non dénuées d’intelligence et de lucidité, mais incapables de s’en servir pour en faire quelque chose de concret, pas vraiment sympathiques ni antipathiques (mais malgré tout attachantes, car on peut facilement s’identifier à elles !), se traînant dans des coins bien paumés des États-Unis. J’aurais été à peine étonné si, à la place de Josh O’Connor, un jeune Jack Nicholson – celui d’avant Vol au-dessus d’un nid de coucou, à partir duquel ses interprétations deviendront nettement plus expansives – avait joué le rôle principal.


La technique (tournage en 16 mm avec la bonne vieille pellicule bien recréée avec une caméra numérique, avec des tons bien ternes, plus réalistes, accentués par une ambiance résolument automnale !) ainsi qu’une reconstitution sans ostentation, ni citation cinéphile directe, renforcent cette impression.


Quand le projet avait été annoncé, j’avais été surpris par le choix du sujet : celui d’un braquage suivi d’une fuite. Je me disais que cela ne correspondait pas vraiment au cinéma de la réalisatrice. Et pourtant, elle réussit pleinement à soumettre ces ficelles scénaristiques à son propre style : minimalisme assumé (peu de rebondissements, peu de dialogues en apparence significatifs, pas d’arcs dramatiques trop évidents, sons naturels ou paraissant l’être, scènes donnant la sensation de se contenter d’être filmées en temps réel !) ; personnalités ordinaires, dans la mesure où l’on peut en croiser facilement dans la vraie vie, mais en marge, solitaires, vivant souvent dans une grande précarité économique ; cadres de l’histoire dans l’Amérique profonde ou, du moins, hors des plus grands centres urbains du pays ; messages de fond qui se dégagent des situations et qui ne sont pas martelés. On est beaucoup plus dans un cinéma d’observation que d’explication. On est à mille lieues de certaines productions Netflix dans lesquelles on redit les enjeux de l’intrigue toutes les cinq minutes parce que celui qui regarde était trop occupé à visionner en même temps des shorts sur TikTok ou Instagram sur son smartphone. Bref, Reichardt fait confiance à l’intelligence et à la capacité d'attention du spectateur.


La seule différence par rapport à ses films précédents est une plus grande présence de la musique. Ici du jazz, rappelant celui des années 1970 (autant être imprégné de cette décennie jusqu’au bout !), le plus souvent pour mettre en évidence les moments de tension qui animent intérieurement le protagoniste.


Ce dernier – incarné par un Josh O’Connor impeccable, d’une grande présence tout en portant l’allure de la plus grande banalité – est un être pitoyable. Pas méchant par ses intentions, mais un pauvre type, mauvais mari, mauvais père de famille, mauvais fils, vu qu’il est incapable de s’intégrer raisonnablement à la société, qu’il est plus un poids pour ses proches qu’autre chose (on comprend pleinement qu’ils soient agacés par lui et finissent par s’en détacher !). On a de l’empathie pour lui. On peut éprouver de l’angoisse pour lui. On peut ressentir ce qu’il ressent (tiens, pour citer un bon exemple de sensation de scène filmée en temps réel, lorsqu’il cache les tableaux dans la ferme, on ressent avec lui l’effort physique !). Mais on ne peut pas contester le fait que toutes les merdes qui lui tombent dessus sont méritées. Il est trop inconséquent, trop indifférent envers les autres, trop autocentré sur lui-même pour qu’on puisse se permettre de penser le contraire.


Symptomatique de tout cela, trop concentré sur sa petite personne, il n’en a aussi absolument rien à faire du conflit au Vietnam – qui agitait alors le pays –, les actualités autour de cet événement n’étant pour lui que des bruits de fond sonores ou des images télévisuelles visionnées brièvement avec distance.


Ce qui apporte énormément d’ironie à la fin ouverte (laissant le sort de l’antihéros en suspens et offrant la possibilité au spectateur de le choisir par lui-même !), durant laquelle notre piteux égocentrique est arrêté par la police, non pas pour ses forfaits personnels, mais parce qu’il a été pris involontairement dans une manifestation contre la guerre. Durant tout le film, on le voit se tenir autant que possible à l’écart, physiquement et/ou mentalement, de toute dynamique collective et sociale. Reste que si vous ne venez pas à la société, la société viendra à vous.


En conclusion, en soumettant à sa patte personnelle, les codes du film de braquage, Kelly Reichardt, à travers cette œuvre des années 1970 tournée dans les années 2020, livre un portrait sans fard et sans exagération d’un homme médiocre, incapable de s'intéresser à son entourage ou à son époque, car se regardant trop le nombril pour cela. Il en ressort, avec un sens remarquable de la retenue et de la justesse, très caractéristique de la cinéaste, une vérité aussi évidente qu'inconfortable : on ne peut pas échapper au monde dans lequel on vit.

Plume231
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le 3 févr. 2026

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