Qui connaît le cinéma de Kelly Reichardt sait pertinemment qu’elle ne s’attellera pas au film de braquage de manière conventionnelle. La cinéaste, habituée à sonder les maladresses et les failles de l’intimité humaine, s’intéresse moins au caractère éminemment romanesque de l’acte qu’à ses motivations et, surtout, ses conséquences.


Mastermind, titre dont la dimension ironique ne cessera de se développer au fil du récit, suit ainsi le projet d’un père de famille (Josh O'Connor, génial) dont la situation initiale déjoue déjà les motivations traditionnelles du gangsters. Pas d’enfant malade ou d’épouse à récupérer, pas d’ultimatum ou de créances pour cet homme sans réel métier, sous perfusion de l’argent de ses parents. Dès le départ, le projet est avant tout une satisfaction égocentrée, et l’idée de devenir pleinement le protagoniste d’une histoire qui ferait de lui un homme d’exception.


Le film emprunte ainsi des voies qui convoquent autant l’amateurisme maladroit des films des frères Coen que la méticulosité – presque fantasmée – d’un plan à la Melville. Grotesque, donc, dans cette succession d’événements où la chance du débutant nourrit l’illusion d’une toute puissance qui va rapidement s’effriter.


L’intérêt du film consiste avant tout à suivre un personnage qui pense pouvoir devenir un héros, et se donne en outre l’illusion que ses actes sont légitimes parce qu’héroïques : contre le système, contre la norme parentale, pour sa famille. Reichardt, dans sa mise en scène précise et ironique, cadre avant tout un homme seul, incapable de tenir compte du monde, reléguant hors-champ la réalité sociale et politique (le Vietnam et sa contestation par exemple, toujours en arrière-plan, sur les téléviseurs ou dans les radios), et s’enfonçant dans une cavale neurasthénique, aux couleurs chaudes et douces, dénuée de tous les ingrédients qui nourrissent la mythologie du film de casse. Le travail sur le rythme désaxe ainsi les temps forts attendus, - jusqu’à mettre le spectateur à rude épreuve lors d’une scène d’échelle qui semble rendre hommage à la lenteur de Béla Tarr. Si les quelques interlocuteurs croisés dans son périple peuvent un temps nourrir le fantasme d’une action hors-norme, tout l’étau qui enserre le personnage (enquête rapide, réaction mature et navrée de l’épouse) fonctionne comme un désaveu ne cessant d’engluer sa quête. Car l’idée n’est pas véritablement d’établir un discours moral sur les conséquences à affronter lorsqu’on s’affranchit des lois. Reichardt réfléchit ici davantage sur l’ego et les mensonges qu’un individu est prêt à proférer (voir sa phrase finale), voire à croire lui-même, pour pouvoir devenir le héros de sa propre fiction.

Sergent_Pepper
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le 6 févr. 2026

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