Take your freedom and do with it what you will

Le succès critique des deux premiers long-métrages de Robert Eggers le place dans une position nouvelle. The Northman est attendu et le réalisateur Américain dispose désormais des moyens à la hauteur de son ambition. Après avoir exploré la psyché humaine dans une forêt retirée (The Witch) puis dans un huis-clos suffocant (The Lighthouse), ce premier blockbuster à tous les ingrédients pour basculer dans le spectaculaire et reléguer la vision artistique au second plan.


Oui, sauf que Robert Eggers sait ce qu'il fait, et son projet n'est pas de produire un nouveau Marvel. Il ne s'agit pas ici d'un film historique sur les Vikings. Le propos est, comme toujours chez Eggers, l'humain et sa place dans la nature.


Les esprits sont omniprésents et s'incarnent sous différentes formes mais avant tout à travers les animaux. On repense au bouc noir ou à la mouette sur les précédents opus, ce sont ici une myriade d'animaux qui composent les forces spirituelles de l'oeuvre : ours, loups, corbeaux, chiens, chevaux... La nature replace l'humain en son sein et le punit lorsqu'il tente de s'en détacher. L'humanité est maudite dans l'ensemble de la filmographie du réalisateur. Elle l'est parce qu'elle se place au-dessus des lois naturelles. Elle cherche alors une réponse à travers une mythologie cosmique et obscure qui la perd dans ses névroses intérieures.


Le travail de Robert Eggers est profondément psychanalytique. L'utilisation de figures archétypiques est évidente et l'atmosphère impénétrable de ses films questionnent nos conceptions de(s) réalité(s). Les mythes, ces histoires communes qui traversent les siècles, sont une aubaine pour explorer la psyché. Ils sont un outil précieux dans les trois films de Eggers et s'incarnent souvent dans des figures féminines : sorcières, sirènes et valkyries.


L'homme est lâche, faible et ici plus que jamais, brutal. S'il est tentant de soupirer face aux hurlements de ces vikings bodybuildés et des combats parfois grotesques, c'est parce qu'ils incarnent une frustration profonde, celle du détachement de l'humain à la nature. Il beugle pour répondre inconsciemment à l'appel des animaux. La brutalité et la bêtise sont l'expression de l'impuissance humaine, de l'absurdité de vouloir être une créature à part dans l'univers.


La symbolique religieuse est une nouvelle fois très puissante et la violence, bien qu'extrême, n'est jamais gratuite. On y évoque l'étrangeté de vénérer un dieu humain cloué sur un arbre et les esprits répondent en exposant trois corps crucifiés formant un centaure. L'homme est un animal et ne doit pas se prendre pour un dieu. Cette projection est parfaitement illustrée dans la scène finale, épique et ridicule, qui nous offre un tableau de deux colosses aux pieds d'argile. Ils se battent aux portes de l'enfer, le long du Styx où seule la mort semble pouvoir les libérer. D'ailleurs chez Eggers, la vie est un supplice et la mort (que l'on remercie quand elle arrive) est une délivrance.


The Northman est une œuvre complète, minutieusement écrite, et pleinement ambitieuse. Robbert Eggers s'inspire de l'histoire universelle et va puiser chez un dramaturge intemporel : William Shakespeare. Ce n'est évidemment pas une coïncidence si le personnage principal s'appelle Amleth. Ici, l'ennemi est intérieur et tout le monde est coupable. Les humains s'inventent des histoires pour trouver une raison de vivre, mais la vérité est cruelle quand elle est dévoilée. Nous avons tous besoin de mythes pour exister, mais ils ne sortiront jamais l'homme de sa condition insignifiante, ni de son destin déterminé.


Le fond du film se résume parfaitement dans les paroles de Amleth qui délivrent des esclaves : "take your freedom and do with it what you will". Le protagoniste fait appel au libre-arbitre de l'autre, alors qu'impuissant, il est incapable d'en avoir un.


Beaucoup de choses à dire sur la forme également : les nombreux plans-séquences sont maîtrisés, la photographie est impeccable et nous offre une succession de tableaux toujours plus travaillés. Les plans larges sont sublimés par la lumière si particulière de l'Islande qui est magistralement domptée par l'équipe du film et le travail sonore, rythmé par des instruments organiques (tambours, voix, guimbarde) nous plonge en total immersion. Quelques noirs et blancs chers au réalisateur, un étalonnage audacieux, des incrustations subliminales et nous voilà avec un vrai chef d'œuvre visuel.


Désolé pour le manque de nuance dans cette critique, tout est tellement juste. Les moyens colossaux du film ne trahissent jamais son propos, les thématiques restent les mêmes que sur les productions précédentes mais évoluent et trouvent de nouvelles manières de nous toucher. Le réalisateur s'intéresse constamment à l'essence de l'humain. Son oeuvre agit, comme le soulignait le poète-philosophe Gaston Bachelard à la manière "de forces imaginantes qui creusent le fond de l'être, elles veulent trouver dans l'être, à la fois le primitif et l'éternel".

Mezz0
10
Écrit par

Créée

le 12 mai 2022

Critique lue 197 fois

Mezz0

Écrit par

Critique lue 197 fois

10
4

D'autres avis sur The Northman

The Northman

The Northman

4

Sergent_Pepper

le 12 mai 2022

Suivre

Primal team

Alors qu’il s’était fait connaître dans le registre modeste du film de genre (The Witch) et du huis clos perché (The Lighthouse), Robert Eggers passe avec The Northman dans la cour des grands : un...

The Northman

The Northman

2

Moizi

le 14 mai 2022

Suivre

On garde deux trois décors, la musique et on brûle le reste

Bon je crois que le cinéma de Robert Eggers c'est vraiment pas pour moi, c'est long, c'est mou, c'est pompeux, ça se prend au sérieux alors que c'est totalement con et surtout c'est poseur. Disons...

The Northman

The Northman

9

Behind_the_Mask

le 11 mai 2022

Suivre

De bruit et de fureur

Les tambours de guerre résonnent. Et épousent le rythme du sang qui bat dans mes tempes. Frénétique.Les corps, eux, se désarticulent dans une danse éperdue, autour du feu qui embrase la nuit.Et...

Du même critique

Nakamura

Nakamura

8

Mezz0

le 16 nov. 2020

Suivre

L'antihéros de Sens Critique

Wahou ! Le succès du troisième album de Aya Nakamura, simplement intitulé Aya pour insister sur le côté beaucoup plus personnel de l'ensemble, m'a donné envie de me replonger dans ses deux premiers...

La Loi de Téhéran

La Loi de Téhéran

8

Mezz0

le 24 oct. 2020

Suivre

Dancer in the Dark

Le deuxième film de Saeed Roustayi, Just 6.5, curieusement traduit par La Loi de Téhéran, est un thriller social qui contraste autant avec les codes du thriller qu'avec ceux de la plupart des films...

Stamina,

Stamina,

5

Mezz0

le 2 déc. 2020

Suivre

La virgule de trop

Dinos nous avait habitué à prendre son temps avant de sortir ses albums, mais les choses changent. Le premier, Imany, ne sortira que 2 ans après avoir été annoncé, vient ensuite le sublime Taciturne...