Bienvenue chez Ciné-Sophia. Fidèle à notre ligne éditoriale, jetons un pont un peu bancal, mais hautement conceptuel, entre le The Shadow’s Edge et la grande métaphysique.
On pensait avoir tout vu. On pensait que le cinéma d'action hongkongais s'était définitivement résumé à une pure phénoménologie du mouvement, une chorégraphie de corps s'écrasant contre des tables en Formica. C’était sans compter sur Larry Yang (Yáng Zǐ) et sa dernière folie, The Shadow’s Edge.
Ici, la lisière de l'ombre n'est pas seulement un spot idéal pour éviter les balles : c'est une frontière ontologique. Et au centre de ce dispositif ? Un Jackie Chan vieillissant, dont les rides semblent avoir été creusées par la lecture tardive de l'éthique à Nicomaque.
Le premier concept qui frappe le spectateur (presque aussi fort qu'un coup de coude de Jackie), c'est la dualité platonicienne. Larry Yang revisite l'allégorie de la Caverne, mais avec un budget pyrotechnique conséquent. Les personnages de The Shadow’s Edge passent leur temps à être des ombres dans des ruelles sombres, ne percevant le monde extérieur que par les reflets des gyrophares ou les ombres projetées de leurs ennemis sur les murs de béton.
Si Platon avait eu une caméra RED 8K, il aurait probablement filmé la vérité sous la forme d’une clef de bras. Les protagonistes pensent agir librement, mais ils ne font que réagir aux ombres d’un système corrompu. Sortir de la caverne, pour Jackie, ce n'est pas contempler le Bien Absolu : c'est réussir à s'échapper du parking souterrain avant que tout n'explose.
Mais le véritable cœur philosophique du film réside dans son traitement du devoir. C'est là que l'ombre d'Immanuel Kant plane, gigantesque, au-dessus des têtes des cascadeurs. Chez Kant, l'action moralement bonne doit être accomplie par pur devoir, sans attendre de récompense. Dans le film, le personnage de Jackie Chan incarne cet impératif catégorique avec une rigidité presque comique.
Pourquoi prend-il des risques insensés pour attraper es braqueurs alors qu'il a manifestement l'âge d'être abonné à des revues de jardinage ?
Par devoir. Kant écrivait : "Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle." Transposé chez Larry Yang, cela donne : "Agis de manière à ce que ton saut depuis le troisième étage puisse être reproduit par l'ensemble de la profession sans fracture ouverte."
C’est beau, c'est rigoureux, et c'est surtout totalement absurde compte tenu des lois de la gravité.
Enfin, on ne peut ignorer la dimension nietzschéenne de l'œuvre. Voir Jackie Chan courir un peu moins vite, grimper aux échafaudages avec une hésitation inédite, ce n'est pas de la mauvaise sénescence, c'est l'illustration parfaite du Crépuscule des idoles de Friedrich Nietzsche. « [...] ce qui ne me tue pas me rend plus fort. »
Le film met en scène la lutte de l’Homme qui tente de surmonter sa propre finitude.
Face à la douleur et au temps qui passe, le héros ne renonce pas ; il embrasse son destin (Amor Fati). Chaque hématome sur le visage de la star devient une note de bas de page d'un traité sur la volonté de puissance.
Le Surhomme n'est pas mort, il a juste besoin d'un peu de pommade anti-inflammatoire entre deux prises.
The Shadow’s Edge est un chef-d’œuvre de relecture conceptuelle. Larry Yang réussit l'exploit de faire fusionner la métaphysique allemande et le thriller d'action.
On en sort l'esprit stimulé, l'intellect bousculé, et avec la certitude absolue que si Kant avait vu ce film, il aurait profondément validé l'usage de la violence légitime... pourvu qu'elle soit bien cadrée.
Un film profond, ridicule, indispensable.
Le film met en scène la lutte de l’Homme qui tente de surmonter sa propre finitude.
Face à la douleur et au temps qui passe, le héros ne renonce pas ; il embrasse son destin (Amor Fati). Chaque hématome sur le visage de la star devient une note de bas de page d'un traité sur la volonté de puissance.
Le Surhomme n'est pas mort, il a juste besoin d'un peu de pommade anti-inflammatoire entre deux prises.
The Shadow’s Edge est un chef-d’œuvre de relecture conceptuelle. Larry Yang réussit l'exploit de faire fusionner la métaphysique allemande et le thriller d'action.
On en sort l'esprit stimulé, l'intellect bousculé, et avec la certitude absolue que si Kant avait vu ce film, il aurait profondément validé l'usage de la violence légitime... pourvu qu'elle soit bien cadrée.
Un film profond, ridicule, indispensable.