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Brutal
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le 24 mai 2025
Le cinéaste bulgare Konstantin Bojanov annonce dès son ouverture qu'on doit se préparer à une séance d'une noirceur totale, il veut dépeindre une réalité sordide et ce faisant courir le risque de franchir la frontière extrêmement fine qui sépare un film dramatique d'un film misérabiliste. Néanmoins c'est grâce à l'écriture de ses deux principales héroïnes qu'il parvient avec beaucoup de maitrise et d'intelligence à déjouer ce piège.
C'est notamment dans la caractérisation en miroir qu'il fait de ces deux femmes qu'il parvient selon moi à, non pas en faire les symboles universels des différentes oppressions faites aux femmes à travers le monde, mais à faire le récit croisé de deux destins parmi d'autres. Car sans chercher à hiérarchiser de façon idiote quelles femmes souffrent le plus et où, le fameux discours du "si elles ne sont pas contentes qu'elles aillent vivre en Afghanistan", le film fait le constat, rarement commenté il me semble, de l'assise de ces oppressions patriarcales et du système qui les permet, sur le concours et même la complicité active de certaines femmes. Ce sont par exemple les femmes dans la police des mœurs à l'œuvre en Iran ou pour rester sous nos climats de "grandes démocraties occidentales" l'existence de mouvements féministes comme "Némésis" qui prônent le retour de la femme au foyer et l'abrogation de la loi sur l'interruption volontaire de la grossesse, au nom d'une idéologie douteuse. Euphémisme. Comment cela s'exprime t'il ici ? Encore une fois à travers une écriture redoutable de précision et de pertinence.
Nos deux femmes bien que victimes d'un système oppressif, régit par le poids des traditions tant religieuses que sociétales, le film n'éludant pas les questions liées aux castes, pas plus qu'il ignore les problèmes d'une Inde ultra nationaliste et volontiers ségrégationniste et inéquitable quant aux différentes minorités qui la compose, sont cependant aussi les victimes de ce double jeu d'une misogynie féminine. C'est là que je reviens sur cette écriture en miroir, car le cœur du film et de son message s'y inscrit.
Quand dans la scène d'ouverture nous découvrons Nadira qui vient dans sa chambre d'assassiner un homme, on ignore qui elle est. Qui est cet homme gisant nu et privé de sa superbe ? Quelles sont les raisons qui l'ont conduites à commettre un tel crime? On peut faire des suppositions, crime crapuleux, crime passionnel ou fatalité suite à une tentative de viol. On ne sait pas et d'ailleurs jamais le film n'apportera une réponse évidente, même si personnellement j'ai ma propre interprétation étayée par d'autres éléments du film. Ce qui est notable en revanche, c'est qu'on découvre immédiatement que Nadira est une prostituée qui vit et travaille dans une maison gérée par une femme et le film nous montre en un plan et un dialogue très court, qu'il n'y aura pour elle aucune aide ou soutien à attendre de cette femme pas plus que des autres résidentes. La notion d'entraide qu'on peut naïvement imaginer exister entre ces femmes, qu'on peut supposer être prêtes à aider leur compagne d'infortune en faisant disparaitre le corps ou en accordant leurs témoignages face aux enquêteurs, nous est montrée comme illusoire et Nadira en a conscience.
Elle en a une telle conscience que même son corps en porte les stigmates, cabossé, mal traité, meurtri et devenu à ce point le symbole de sa détresse qu'elle s'en est dissocié. Par son attitude provocante, par son application à ne pas adhérer aux règles de bienséances elle reprend de façon symbolique mais thérapeutique, une forme de contrôle, qui ira jusqu'à lui refuser toute fonction matricielle. Cette liberté bien succincte et qui pour nos yeux parait anodine, le fait de fumer en public, de s'habiller comme on l'entend, opère ici comme l'illustration de son isolement. Les regards sur elle sont selon qui le porte, réprobateurs ou vicieux tout cet ensemble négatif dans son rapport aux autres en ont fait une femme dure, inamicale - on le serait à moins - aux agissements où nécessité fait loi et où les rapports humains sont réduits à l'immédiat intérêt qu'ils peuvent apporter. Et la faille dans cette forteresse imprenable viendra du second personnage féminin important du film Devika, qui à l'inverse résiste encore à une forme de désenchantement, sa jeunesse lui font encore espérer en de beaux lendemains.
Quand dans sa cavale, Nadira trouve abri dans cette communauté de prostituées, prostituées qui là encore n'incarneront jamais la possibilité d'une sororité sur laquelle se reposer, elle n'imagine pas sa rencontre avec Devika, jeune fille vivant juste en face et dont on découvre avec une certaine horreur que sa candeur de façade et le soin qu'elle met à camoufler sa puberté sont là pour retarder l'inéluctable horreur de son viol ritualisé, tarifé et organisé par sa mère au nom d'une coutume ancestrale qui voudrait qu'ainsi on satisfasse aux désirs d'une des divinités du panthéon protéiforme qui dicte ses lois et distribue bénédictions et bienfaits. Entre ces deux destins va se construire une réciprocité, un miroir de leurs intérêts et affects. A la rage à fleur de peau de Nadira répondra l'apaisante foi en l'espoir de Devika, à l'expérience des cicatrices de l'une la douceur rassurante de l'autre, au désir qu'a la première d'apporter à la seconde la protection qui lui a fait défaut, la seconde répond par son désir de trouver chez la première la force d'un exemple de liberté et d'émancipation jusque là inconcevable.
De ce rapport trouble naîtra un amour qui dans sa force aidera nos deux femmes à prendre leurs destins en main mais au prix fort, finissant sa plongée dans la noirceur initiée dès le début. Un film dont je suis sorti viscéralement secoué, un film qui ne fait pas de concessions qui ne ménage pas ses spectateurs mais qui s'appuie sur une réalisation soignée, une écriture sidérante, deux actrices formidables d'intensité et d'émotions et un propos qui sort de la facilité du manichéisme pour avec violence mais quelque part pédagogie nous dire cette vérité terrifiante de notre ancrage au système, de notre part de responsabilité générale.
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le 30 mai 2025
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