L’expérience est inconfortable pour le spectateur. À double titre : parce qu’il pénètre un monde sans paroles dont les héros sont de jeunes sourds muets, pour lequel aucun support explicatif habituel, sous-titres, commentaires ou voix off, ne lui sera fourni, ensuite parce qu’il est placé au cœur d’un univers particulièrement sordide, celui d’un internat ukrainien pour adolescents sourds et muets, établissement qui tient tout autant de la maison de correction que de la prison, où s’organisent des trafics et de la prostitution. Le lieu en question n’est pas sans rappeler celui qui concentrait les mêmes sentiments purs et forts d’amour, de haine et de fureur du film kazakh Leçons d’harmonie. Dans The Tribe, on monte d’un cran dans la violence et l’abjection parce que les élèves plus âgés sont assujettis à leurs premières pulsions sexuelles tout en développant un esprit grégaire d’appartenance au groupe, à la bande. Mais ce ressenti est encore amplifié du fait de l’absence de paroles substituées par le langage corporel, principalement celui des mains perpétuellement agitées, virevoltantes, dont la précision des signes échappe en grande partie au spectateur parlant et entendant, logiquement égaré et comprenant après coup en découvrant les conséquences des échanges. Des conséquences terrifiantes et tragiques dont aucun détail ne nous est épargné dans de longs plans-séquences extrêmement maitrisés. Une frontalité qui met forcément mal à l’aise et finit toujours par interroger sur la complaisance du réalisateur à l’instar des troubles et des doutes suscités par le cinéma mexicain ou autrichien contemporain – on est ainsi tentés d’opérer un autre rapprochement avec le film pareillement incommodant de Ulrich Seidl : Import/Export sorti en 2007.

L’enjeu principal est bien de savoir si mettre en scène des jeunes gens non-professionnels, sourds et muets, recrutés pendant une année en Russie, Ukraine et Biélorussie, au service d’un récit lourd et horrible témoigne d’une volonté empathique doublée d’un dessein esthétique ayant à voir avec l’hommage au cinéma muet ou, à l’inverse, d’un esprit machiavélique, tortueux ou malsain. Trancher n’est pas si aisé, notre opinion semblant osciller selon la nature de ce que nous voyons à l’écran : tantôt ébahis et impressionnés par la virtuosité des plans et l’indéniable qualité de la mise en scène (lents travellings, direction des jeunes acteurs en scènes de groupes chorégraphiées), tantôt révulsés et relégués à l’état de voyeurs complices (une séquence dans une salle de bains comme climax de ce versant du film).

Au final, c’est davantage la question de l’étendue et des potentialités du regard du spectateur que la confrontation hélas déjà éprouvée de la bassesse du genre humain qui est à mettre au crédit de The Tribe. Il est peut-être frustrant ou décevant d’avoir à faire le constat de nos capacités limitées, ou plus exactement, circonscrites à la parole et aux mots, c’est-à-dire à la formulation et à l’explication qui, dans la conception de Myroslaw Slaboshpyskiy, pourraient être comme des obstacles rédhibitoires à l’imaginaire et à la rêverie. Dommage que le rêve revête la plupart du temps les oripeaux du cauchemar.
PatrickBraganti
7
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Créée

le 3 oct. 2014

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