Théorème : le rêve impossible du miracle révolutionnaire

En associant la figure du Christ au désir sexuel et à la révolution sociale, Pasolini fait de Théorème le récit d’une révélation qui détruit toutes les certitudes d’une famille bourgeoise. Chacun de ses membres abandonne alors les artifices de son existence pour poursuivre, par le dépouillement, l’art, le sexe ou le sacrifice, l’absolu incarné un instant par l’Inconnu. Ce film en apparence idéaliste (le miracle révolutionnaire permis par une révélation) demeure tragique, car cette quête demeure sans issue. L’authenticité est possible, mais l’absolu reste hors de portée et l’existence confinée à un certain matérialisme.



Le film s’ouvre sur un flash-forward : un patron (qui s’avère être le personnage du père) a donné son usine à ses ouvriers. Un journaliste les questionne, et affirme que ce don est vain et ne concourt qu’à transformer la classe ouvrière en bourgeoisie. Il suggère ainsi qu’il est impossible de s’affranchir du matérialisme factice, et de faire advenir une société nouvelle, même si par miracle les patrons décident de donner leurs entreprises.

Le reste du film consiste à mettre en scène ce miracle.


En ce sens, Théorème est un film à la fois hyper idéaliste : grâce à un individu identifié au Messie, tous les membres de la famille bourgeoise ont la révélation de la superficialité de leur existence, et tous s’affranchissent des conventions. Ce film est un peu un « rêve », un miracle qui ferait aboutir sa pensée marxiste anti-conformiste.

Pour autant, cet idéalisme est contrebalancé par cette 1e séquence je trouve, et par la mort et la détresse de tous les personnages. Malgré leur dépouillement, aucun ne semble trouver de réel sens dans une condition humaine où l’absolu est inatteignable, et où le dépouillement ne débouche donc sur rien (une authenticité pauvre, mais au moins elle n’est plus factice).


Tout comme dans son film L’Evangile selon Matthieu, ici Pasolini renoue donc avec la dimension révolutionnaire de l’Evangile et de la venue du Christ sur terre « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée » (Evangile selon Matthieu). Car ici, l’Inconnu vient pour chambouler complètement les convictions et conventions des bourgeois, il vient les tirer de la « paix » de leur quotidien (paix très inauthentique), pour leur révéler leur réel désir et chambouler leur existence. Cette dimension révolutionnaire de l’histoire du Christ se retrouve aussi dans la séquence inaugurale de l’interview des ouvriers.


J’ai adoré l’association (tllmt audacieuse…) d’une symbolique catholique à des thèmes et désirs rejetés par la tradition catholique.

Par exemple, l’Eglise de l’époque condamne avec fermeté le Parti communiste italien, mais Pasolini ne cesse de sacraliser les références au marxisme : le don de l’usine par le père est associé au dépouillement matériel prêché par l’Evangile (« va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres » - Evangile selon Matthieu), le Requiem de Mozart accompagne la lecture des nouvelles de Tolstoï (très matérialistes pour le coup)…

C’est également le cas pour le désir sexuel, sans cesse sacralisé et même associé à l’amour divin (Pasolini renoue aussi avec l’homo-érotisme présent dans les écrits bibliques, ou avec l’ambiguïté de l’amour porté par les fanatiques au Christ). Exemple : le Requiem e Mozart accompagne les adultères de la mère. Et surtout, la révélation christique et l’amour authentique s’exprime par le désir sexuel envers l’Inconnu, pour les femmes et aussi pour les hommes !


Après le départ de l’Inconnu, les cinq membres de la famille se dépouillent donc de la facticité de leur existence bourgeoise, chacun à leur manière, et tour à tour (ce dépouillement est à chaque fois marqué par un plan où on les voit quitter la maison).


> Le père se dépouille de son usine, puis de ses vêtements, et se dirige dans le désert à la recherche d’un absolu qu’il ne trouve pas (d’où le cri, cri de détresse, ou alors cri similaire à celui du Christ avant sa mort sur la croix, donc cri d’un martyre, d’un saint ?).

> La bonne devient une martyre, qui guérit les autres par des miracles, qui renonce à la nourriture, au mouvement, et enfin à la vie (elle est enterrée).

La fille prend connaissance de l’existence du mal sur terre, et de l’impossibilité de retrouver l’absolu qu’elle a connu au contact de l’Inconnu. Elle préfère renoncer à l’existence, elle se laisse mourir.

> La mère elle exprime complètement son désir sexuel (adultérin pour le coup). Ce qui est hyper intéressant ici c’est que Pasolini place la mère au même niveau que les autres personnages, elle aussi a droit au Requiem de Mozart ; comme si elle aussi atteignait une forme de sainteté, comme si le don de soi par le sexe était aussi noble que le don de soi par le martyre ou par le dépouillement matériel.

> Le fils enfin se réfugie dans l’art. « Grâce à toi j’ai pris conscience de ma diversité », dit-il à l’inconnu (ce qui fait écho au « Je est un autre » de Rimbaud, qui apparaît à l’écran à plusieurs reprises). La conscience de sa propre altérité, du déchirement de son être peut en effet s’exprimer par un art propice également à la recherche d’un absolu. Cependant, Pasolini met également en scène la facticité de ce moyen (« personne ne doit savoir que l’artiste ne comprend rien » dit le fils.


Ainsi, Pasolini met en scène les attitudes authentiques face à l’absence d’absolu, et face à la facticité de l’existence : la destruction, le dépouillement matériel, la mort, le désir sexuel, l’art.

Mais il montre aussi la fragilité de ces moyens, qui ne sont que de maigres substitutions d’un absolu (matérialisé par le désir du Messie) inaccessible à la condition humaine.


Par-delà sa complexité et sa richesse, l’esthétique du film est absolument géniale. Une esthétique de la fragmentation je dirais, intra-séquentielle (le contrepoint de la musique par exemple) et inter-séquentielle (avec tous les cut « violents », et les ruptures de tons permises par le montage alterné et par la présence de 5 personnages très différents). Ce style fragmenté et dissonant saisit encore mieux le caractère mystérieux et contradictoire de la condition humaine.



EthanFontaine
10
Écrit par

Créée

le 24 juil. 2026

Critique lue 5 fois

EthanFontaine

Écrit par

Critique lue 5 fois

D'autres avis sur Théorème

Théorème

Théorème

9

Grimault_

le 26 mai 2021

Suivre

Phantom of the Paradise

Théorème, réalisé en 1968 parallèlement à la rédaction du livre homonyme (écrit par le cinéaste lui-même), est peut-être l’œuvre de Pier Paolo Pasolini abordant le plus frontalement la question de la...

Théorème

Théorème

9

zardoz6704

le 6 avr. 2015

Suivre

Grand film

Probablement le film le plus profond et le plus ambitieux que j'ai vu de Pasolini, bien que je n'en cerne pas tous les tenants et aboutissants. Interview d'ouvriers par un journaliste de droite. Leur...

Théorème

Théorème

9

Andy-Capet

le 27 févr. 2014

Suivre
Dernière modification

le 1 mars 2014

Jaijamaissutropcommentmefoutreetjenesuispasleseul.com

Pasolini crée le soldat idéalisé. On dit que la bourgeoisie par sa violence créera ses propres ennemis. Cet ennemi, normalement nous sommes des milliards, il est ici personnifié, idéalisé dans un...

Du même critique

Théorème

Théorème

10

EthanFontaine

le 24 juil. 2026

Suivre

Théorème : le rêve impossible du miracle révolutionnaire

En associant la figure du Christ au désir sexuel et à la révolution sociale, Pasolini fait de Théorème le récit d’une révélation qui détruit toutes les certitudes d’une famille bourgeoise. Chacun de...

Identification d'une femme

Identification d'une femme

9

EthanFontaine

le 3 juin 2026

Suivre

Le film le plus sous-côté de tous les temps

Identification d’une femme est le film-testament d’Antonioni, qu’il réalise 3 ans avant son accident (il refait des films après, mais ils puent sa mère askip)Ce film est très incompris à sa sortie...