Thug Life s’ouvre et se ferme comme un hommage revendiqué aux films de Yakuza et impose d’emblée son personnage principal comme un héros singulier. Difficile, pourtant, de prendre la pleine mesure de cette singularité vu le manque flagrant d’ambition narrative du film se contentant de rester dans le chemin balisé des récits sans surprise qui déroulent sans se fouler tout ce qu’on a l’impression d’avoir déjà vu 1000 fois. En l’occurrence, l’intrigue tout à fait classique d’un mafieux omnipotent qui verra son entourage être décimé par une guerre fratricide. Il y a bien quelques thèmes comme l’amitié, l’amour et la confiance, des sentiments qui seront testés à travers une série de rebondissements décousus, loin d’établir un quelconque propos cohérent transcendant ce qui restera qu’une suite rocambolesque de péripéties. Le scénario ne fait guère d’efforts pour articuler les différents blocs narratifs et pratique l’ellipse ou le deus ex machina avec une allégresse éhontée, forçant certes parfois la sympathie ou le sourire, mais dédramatisant les enjeux d’une tragédie qu’on voit venir et qui patinera dans une choucroute garnie par une histoire virant à la foire aux saucisses. Il faut le reconnaitre tout ça est très mal tricoté et on peine à croire à ces personnages. Aucun effort n’est fait pour qu’on puisse accepter l’existence de leur univers criminel. Quelles magouilles, quels liens avec les politiciens, quelles activités gèrent-ils ? Tout ça est laissé dans un hors champ auquel on ne croit jamais. De la même manière, le flic qui intervient dans l’histoire peine à convaincre et les enjeux qu’il apporte restent flous, à l’image d’un film globalement ectoplasmique.
Triste constat me direz-vous. Certes, mais étonnamment, Thug Life a beau accumuler les lacunes scénaristiques, il brille de mille feux. Pas constamment, parfois de manière un peu branlante ou dilettante, mais quand il s’enflamme il irradie d’une classe merveilleuse. Ce qui rend le film très étrange, créant une frustration qui s’articule bien avec la mélancolie désabusée que dégage Kamal Hassan et son final tristosse et fatigué. Personnellement, je ne connais pas assez le cinéma de Mani Ratnam pour pouvoir juger son film au sein d’une œuvre pléthorique et célébrée, tout ce que je retiendrais, au-delà d’une déception évidente, ce sont les moments de grâce qu’il accumule. Et en premier lieu sa scène d’ouverture en noir et blanc, qui m’a scotché et que j’ai trouvé d’une beauté sidérante. Il s’agit d’une fusillade autour d’une cour d’immeuble entre un groupe de mafieux et la police, se concluant sur la fuite du personnage joué par Kamal Hassan, utilisant un enfant comme bouclier humain. Fluide, nerveuse, chorégraphiée avec soin et plastiquement superbe, j’ai vu des plans là-dedans que je n’oublierai jamais... Et dans ces cadres précis et composés avec grand soin s’agite un casting de brutasses où chacun transpire la classe avec une effronterie qu’on ne rencontre guère, ces temps-ci, que dans le sud de l’Inde ! Autour d’Hassan, dont le charisme est proportionnel à la taille de sa beubar, tout le monde joue sa partoche avec talent et notamment Silambarasan Rajendar qui interprète le fils adoptif et qui crève l’écran avec sa dégaine de latin lover chanteur de flamenco gitan aie aie aie ma mère pourquoi m’as-tu fait ça franchement too much mais qui fonctionne à pleine turbine. D’une manière générale, le casting fait tout ce qu’il peut pour tirer vers le haut des personnages souvent caricaturaux et sans grande consistance en leur offrant une incarnation inspirée. À ce petit jeu, le meilleur c’est évidemment, et sans surprise, ce gros cabotin patapouf de Joju George qui transforme un personnage d’homme de main tout ce qu’il y a de plus transparent en héros tragique à l’épaisseur shakespearienne à la faveur de quelques lignes de dialogues inspirées, d’une dégaine patelin et de coups d’œil complices. En ce moment, j’ai l’impression de voir toutes les semaines un film avec sa bobine dedans, vous n’imaginez pas le bonheur que je traverse…
Thug Life est donc un film loin d’être parfait, c’est pas vraiment satisfaisant et ça laisse un gout de frustration évidente dans le gosier. C’est trop incohérent et c’est difficile de le suivre dans cet enchainement à la hussarde de moments de génie et de scènes complètement loupées aux dispositifs ringards (les poursuites de Pajero dans le désert) ou visuellement dégueulasses (les scènes dans l’Himalaya). Et pourtant, j’ai beaucoup aimé et j’avais un régime de bananes coulées en travers de la goule…