J’avais adoré Grave. C’était cru, maîtrisé, avec une vraie idée au centre : le cannibalisme comme métaphore de la découverte de soi et de ses pulsions. C’était brutal, mais construit. Avec Titane, j’attendais la même rigueur dans l’excès. Et franchement, j’ai été déçu. Pas parce que le film choque — j’aime le cinéma qui dérange. Salò m’a marqué, Irréversible m’a laminé, Climax m’a fasciné, tout récemment Weapons m’a bluffé par sa manière de changer de ton sans se planter. Ce qui me gêne dans Titane, c’est que ça part dans tous les sens, sans jamais se rassembler autour d’une idée forte.
On reconnaît très bien les références, Cronenberg, Zulawski, Tsukamoto. Mais ici, elles restent des clins d’œil plus que des fondations. Le film balance du body horror, de l’identité de genre, de la famille, de la mécanique, de la maternité… mais tout ça sans véritable colonne vertébrale. Résultat : ça provoque, ça choque, mais ça ne raconte pas grand-chose. Et c’est frustrant, parce qu’il y avait une piste magnifique au départ : cette femme enceinte d’une voiture, qui se fissure, qui fuit des fluides métalliques, ça aurait pu donner une vraie horreur biomécanique, à la Tetsuo, et parler de notre rapport à la machine, à la vitesse, à la fusion entre l’humain et l’objet. Mais le film s’égare, empile d’autres couches, rajoute du déguisement masculin, une relation bancale avec Vincent Lindon, et du coup l’idée initiale se perd complètement.
Le récit lui-même est étonnamment atone. On démarre avec un meurtre, une cavale, de quoi créer de la tension. Mais « l’héroïne » n’est jamais vraiment inquiétée, il n’y a pas de traque policière, pas de pression dramatique. On regarde des scènes chocs qui s’enchaînent, mais sans enjeu narratif fort. Quant à Vincent Lindon, immense acteur, il aurait pu porter une très belle histoire de filiation improbable, mais son personnage reste trop fragile, trop bancal pour être touchant. On est souvent au bord de l’absurde, sans la grâce qui transforme l’absurde en tragédie. Et pourtant, on ne peut pas ne pas saluer l’investissement total d’Agathe Rousselle, qui se jette corps et âme dans ce rôle impossible. Sa performance est impressionnante, mais elle ne suffit pas à combler le vide narratif.
Et puis il y a tous ces symboles. Sexe avec une voiture, grossesse impossible, corps qui fuit… ce sont des images fortes, oui, mais qui semblent convoquées pour elles-mêmes. Elles ne construisent rien, elles ne prolongent pas le récit. Ça reste au stade de la provocation. C’est le même problème avec la représentation de la féminité. Je ne cherche pas une vision lisse et propre, au contraire, je suis preneur d’une féminité inquiétante, tellurique, cosmique, comme dans Melancholia ou The Witch. Mais ici, elle est filmée uniquement comme une abjection. La maternité est une monstruosité, mais sans réflexion derrière. On peut plonger dans la boue, mais encore faut-il viser le sacré.
La naissance du bébé mi-homme mi-voiture aurait pu être une révélation, une apothéose. Moi je l’ai vécue comme une pirouette. Comme si le film terminait par un point d’exclamation, sans avoir construit la phrase avant. On me dit parfois que c’est un film “punk”, qu’il refuse la logique. J’entends. Mais refuser la logique ne veut pas dire abandonner toute cohérence. Climax est hystérique, mais cohérent. Antichrist est sauvage, mais chaque excès est ancré dans le deuil et la culpabilité. Ici, le chaos ressemble davantage à un brouillon.
Et mon agacement n’est pas moral, il est cinématographique. J’adore le cinéma qui ose, le cinéma qui choque. Mais j’ai besoin que l’audace serve quelque chose. Ici, j’ai l’impression qu’on confond radicalité et accumulation, qu’on coche des cases sans construire une vision. Titane n’est pas scandaleux, il est inconsistant.
Et ça m’énerve parce que Julia Ducournau a du talent, et Grave le prouvait. J’espérais une mue, pas une fuite en avant. J’espérais Gaïa, j’ai eu le garage. Et c’est bien dommage, parce qu’au milieu de cette ferraille et de ces fluides, il y avait, je crois, la matière pour un grand film.
Je n’ai pas encore vu son dernier film Alpha et j’espère qu’il évite les écueils narratifs dont lesquels Julia Ducournau s’est perdue dans son amas de tôle en fusion.