J’ai un gros pistolet et j’hésiterai pas à m’en servir parce que je suis pas sympa

Je ne mets jamais 1 de façon anodine ; en général, même quand je trouve un film totalement mauvais, je lui mets 2 ou 3 parce qu’il faut prendre en compte le fait qu’aucun film, matériellement, n’existe : l’« Apocalypse Now » de Copolla n’existe que pour Copolla, on n’a qu’une version factice de ce qu’il a pu concrétiser sur place et sur la table de montage. C’est pareil pour tous les réalisateurs, petits ou grands, et il faut alors se fixer sur les intentions artistiques pour trouver de quoi grignoter. Dire c’est de la merde pour dire que c’est de la merde, ça n’a de l’intérêt pour personne, et en tant qu’ancien étudiant en cinéma, ce serait d’autant plus malvenu de ma part. Mais « Tout nous sépare » (effectivement, lol abonne toi), je ne peux pas être indulgent, ou tout autre qualificatif qui fait un peu gauchiasse.
L’écart entre les intentions et le traitement est trop gigantesque. Dans les intentions, le journaliste Thierry Kliffa (précédemment réalisateur de « Les yeux de sa mère », très bien accueilli par la presse, avec déjà Duvauchelle et Deneuve dedans) veut réaliser un film noir, ayant pour cadre la banlieue. Il a choisi un très bon département dans lequel le tourner (le Héraut), c’est quasiment la seule chose qui m’a plu dans le film, et c’est du coup totalement subjectif. Kliffa veut nous raconter une relation grandissante entre la mère d’une junkie handicapée (le spectre de Cotillard, bouuuh) et le jeune ami du copain de cette dite-fille, le tout sur fond de dettes et de meurtre. A priori, même s’il n’y a pas de quoi non plus repeindre le plafond comme pour la chapelle Sixtine, il y avait quand même matière pour passer un agréable moment. De plus, on va pas se mentir, c’est toujours rigolo de voir un chanteur passer à l’acting, en l’occurrence Nekfeu, surtout quand le mec en question est aussi bankable en musique.
Mais nope. C’est juste pas possible.
Le petit ami tué, donc Nicolas Duvauchelle, est un insupportable connard (pour ne pas être plus méchant), et je n’ai absolument pas supporté non plus qu’on en parle ensuite comme quelqu’un de bien. J’ai déjà aimé des personnages très misogynes dans d’autres films, bien plus que lui-même, mais ici, même si les personnages rappellent également son comportement un brin inacceptable (« Je sais qu’il m’aimait pas »...), , ils lui pardonnent tout sans raison (... « mais je l’aimais »). Du coup, cela impacte mon empathie pour le personnage de Diane Kruger : comment s’attacher à une fille qui se fourre le doigt dans l’œil jusqu’au trognon, et ce jusqu’au générique de fin ? Ses aventures sont littéralement merdiques, non seulement elles sont vides de sens mais elles sont également vaines (comprendre par là qu’on ne comprend ni le pourquoi ni l’aboutissant). Lors de leurs scènes ensemble, axées sur la sexualité, j’ai eu l’impression de voir un fantasme d’adolescent. Malheureusement, c’était annonciateur du reste du film…
Je parlais d’indulgence légitime de ma part puisqu’étant un ancien étudiant en cinéma ; je reconnais de loin les mise en scène d’études, et pour cause, j’en ai fait de très mauvaises. « Tout nous sépare » n’est même pas à ce niveau-là. Le scénario est extrêmement cliché, en plus d’être difficilement empathique comme je l’ai expliqué plus haut. J’étais tellement heureux quand Duvauchelle est mort… Les situations de fantasmes prépubères, donc improbables dans un contexte mature, foisonnent sans logique (le coup du baiser de Nekfeu qui sort de nulle part, Nekfeu incapable d’inventer une histoire pour couvrir Deneuve…), et cohabitent avec des situations très prévisibles (toute la fin ; sans rire, j’ai vu quasi la même chose dans un court-métrage de première année). Les dialogues sont eux aussi complètement nazes, rien ne sonne vrai ou juste, quand ça ne sombre pas dans le ridicule total (« Tu sais je suis un méchant », « Moi aussi je suis méchante », ou Nekfeu qui dit à son parrain mafieux « Pas sympa… »). Quant au regard sur la banlieue, je suis pas un spécialiste en la matière non plus, mais je crois que toutes les cases du catalogue des clichés ont été cochées avec beaucoup de minutie. Et là aussi, je n’y ai pas cru une seconde. C’est le principal défaut de la majorité des films d’étudiant : on a tous du mal à faire croire en l’histoire qu’on raconte, pour des tas de raisons scénaristiques (et de vécu aussi, bien entendu), que l’on travaille avec le temps. En voyant « Tout nous sépare », j’ai vu mes études passer sous mes yeux, et je n’en avais pas particulièrement envie. D’autant plus que l’homme a la trentaine passée.
Pour le casting, sur lequel la communication s’est un peu trop beaucoup reposée, j’ai un sentiment global de laissé à l’abandon. Catherine Deneuve, qui a fait ses preuves depuis bientôt 50 ans maintenant (et oui ça passe vite), ne m’avait jamais parue aussi paumée dans un film. J’ai l’impression que Kliffa lui a juste dit de jouer la mère désemparée (qu’on souhaite nous présenter comme forte, mais là encore j’y crois pas une seconde, elle subit toutes les aventures merdiques de sa fille). De grimacer, de gesticuler, de bredouiller. Fort bien, mais cela ne suffit pas pour que le personnage existe… Elle ne semble pas savoir ce qu’elle fait ou ce qu’elle doit faire, et c’est une erreur très grave. Pour son baptême de l’air, Nekfeu n’a pas réussi à me convaincre. Je prends en compte ce qu’on lui donne à bouffer (soit de jouer le ténébreux gentil, comme son personnage public en tant que rappeur quoi), mais même là j’ai déjà vu un gars plus intimidant en achetant beaucoup de bouteilles au Leader Price. Quant à Duvauchelle et Kruger, pareil : je ne sais pas pourquoi ils se sont embarqués dans cette galère, mais en tout cas ils se défoulent.
Même l’atmosphère globale est ratée. Déjà que ces cailleras aux HLM sont aussi crédibles que Trump à la Maison Blanche, l’image elle-même est très plate. Il n’y a pas de couleurs signifiantes ! Je veux dire que le film n’a aucune identité visuelle. Ce n’est pas le premier ni le dernier, mais au moins dans les ambiances lumineuses (comme dans « La Cité de Dieu ») ou dans les focales (comme dans « la Haine »), un réalisateur apporte son ressenti via l’image animée, sa vision des choses en utilisant les spécificités de son médium. « Tout nous sépare » aurait pu être tourné avec une caméra X3, donc pour les reportages télévisuels, le grain aurait été pareil, et ça aussi ce n’est pas normal du tout. Cela signifie, également et surtout, que Kliffa n’a donc aucune opinion ou vision de l’environnement dans lequel évoluent ses personnages, à savoir la banlieue et la bourgeoisie. Il y voit une planche où les personnages se débattent, et c’est marre. Preuve qu’il ne maitrisait même pas son sujet.
Tout ça mis bout-à-bout, je me pose la question : pourquoi ce film existe ? Il est d’un vain à faire trembler Dominique Rocher (non pas celui de « La nuit a dévoré le monde », l’autre). Qu’est-ce qui a pu motiver Kliffa pour ce long-métrage, si le sujet ne lui parle pas, s’il ne veut pas qu’on s’y intéresse (le film est, ô surprise, interminable ; le récit tient en 3 lignes), si les acteurs les premiers ont l’air de se faire chier ? Flash-back de la com : Catherine Deneuve et Nekfeu en duo. Voilà, c’était ça la priorité.
Donc non, définitivement, je ne serai pas indulgent avec ce film d’étudiant tourné par des professionnels. C’est de la merde. Peut-être le pire film que j’ai vu cette année pour le moment (je ne compte pas Dingo Pictures). Et je suis content qu’il se soit ramassé. Je déteste qu’on me force à regarder mes vieilles années encore toute fraiches sans me prévenir.

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le 15 nov. 2020

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Billy98

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