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Woody Origins.
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le 11 juin 2014
Je suis une patate mariée
En s’évertuant à arracher un congénère de celluloïd aux affres d’une vente à la sauvette, le magnanime et imprudent Woody se vit lui-même subtilisé par les mains cupides d’Al, un collectionneur de jouets animé d’une convoitise tenace.
Il est dans l’histoire du septième art quelques miracles que la raison peine à expliquer et que l’on contemple avec la stupéfaction béate du pèlerin devant une apparition. Toy Story 2 est de ces prodiges. Car il faut savoir — et cette connaissance confère à l’œuvre achevée une saveur particulièrement vertigineuse — que ce film était initialement voué aux limbes télévisuels, destiné à cette sortie directe en support vidéographique domestique qui constituait alors, dans les officines disneyennes, le signe le plus patent et le plus infamant d’une ambition délibérément rabougrie. La médiocrité programmée, l’amateurisme institutionnalisé — voilà ce que le destin commercial avait primitivement ourdi pour ces jouets que nous chérissons.
C’est John Lasseter qui, mu par une exigence artistique aussi intransigeante que salvatrice, bouleversa l’entreprise dans ses fondements mêmes, la réécrivit et la repensa intégralement en un temps proprement stupéfiant. Ce que Pixar accomplit là relève moins de la prouesse industrielle que du prodige quasi surnaturel : transformer en chef-d’œuvre impérissable ce qui n’était qu’une vulgaire spéculation mercantile — voilà une alchimie dont peu de studios peuvent se targuer.
Les suites cinématographiques constituent le plus souvent cette espèce de parasitisme artistique qui se nourrit sans vergogne de la sève du premier volet sans jamais rien y ajouter d’essentiel — calques laborieux, redites complaisantes, exploitation éhontée d’un capital affectif patiemment constitué. Ce dessin animé perpètre l’opération inverse avec une audace qui force l’admiration la plus sincère : non seulement il approfondit son univers avec une générosité thématique remarquable, mais il le transcende, lui apporte une gravité philosophique que le premier opus, aussi délicieux fût-il, n’avait point entièrement atteinte.
La réflexion sur la fonction ontologique du jouet — sur cette vérité si évidente qu’elle en devient bouleversante — s’adresse directement à cette âme enfantine qui sommeille au plus secret de chaque spectateur, si cuirassé et si blasé soit-il. Car le polymère et le plastique, ces matières inertes et froides, ne s’animent et ne s’illuminent véritablement que dans les mains tendres, l’amour ingénu et l’imagination débridée d’un enfant — au cours de ses jeux fiévreux, de ses rêveries peuplées — et nulle part ailleurs. Cette vérité simple, formulée ici avec une éloquence visuelle d’une limpidité désarmante, touche et émeut avec une immédiateté qui confond.
Là où le premier volet s’attardait sur les tourments de la jalousie et de la rivalité fraternelle entre jouets, le métrage ose s’aventurer sur des territoires thématiques infiniment plus obscurs, plus mélancoliques, plus proprement ontologiques. L’obsolescence programmée, le deuil irrémédiable de l’enfance, la terreur sourde et lancinante de l’abandon, le choix déchirant entre une immortalité factice et stérile — celle du musée, de la vitrine, de la conservation momifiée — et un amour éphémère mais palpitant, incarné dans la personne du jeune Andy : autant de questions qui appartiennent moins au répertoire du cinéma d’animation pour enfants qu’à celui de la grande littérature morale.
Woody se trouve ainsi placé devant un dilemme d’une profondeur vertigineuse — et la façon dont le film traite ce dilemme, sans condescendance ni simplification outrancière, témoigne d’une maturité artistique proprement stupéfiante.
Mais c’est la sous-intrigue de Jessie — cette cow-girl au passé douloureux, à la blessure encore vive et mal cicatrisée — qui constitue le pinacle émotionnel de l’entreprise, son moment de grâce la plus pure et la plus dévastatrice. Sa chanson emblématique, cette complainte mélancolique sur l’amour perdu d’une enfant qui grandit et se détourne de ses jouets d’autrefois, illustre avec une tristesse d’une infinie délicatesse ce passage inexorable de l’enfance à l’âge adulte — mais vu, pour la première fois peut-être dans l’histoire du cinéma, du point de vue du jouet délaissé, de l’objet aimé puis oublié, de la présence qui fut tout et ne fut plus rien.
Que des larmes puissent être arrachées par le sort d’une figurine de plastique constitue en soi un mystère artistique que l’on contemple avec une admiration mêlée de stupeur.
Il serait toutefois fort injuste de réduire la production à sa seule gravité thématique, car elle fait preuve parallèlement une verve comique d’une vivacité et d’une inventivité proprement réjouissantes. La crise identitaire du second Buzz L’Éclair — ce personnage convaincu d’être le véritable héros spatial et regardant son homonyme avec une condescendance délicieusement absurde — constitue un ressort comique d’une fécondité inépuisable. La parodie de la saga guerrière spatiale de Lucas, avec l’Empereur Zurg proclamant sa paternité à un Buzz atterré, perpètre un clin d’œil méta-cinématographique d’une drôlerie irrésistible. Quant à la traversée périlleuse des plots de chantier, elle relève de la pure comédie de situation portée à son degré le plus jubilant.
L’humour fonctionne ici sur cette double strate si rare et si précieuse : il amuse l’enfant par ses saillies visuelles et sa bouffonnerie débridée, il comble l’adulte par sa sophistication référentielle et sa subtilité complice.
Toy Story 2 nous enseigne en définitive, avec une douceur qui n’exclut point la mélancolie, que l’éphémère vaut infiniment mieux que l’éternel lorsque l’éphémère s’appelle amour. Que mieux vaut être aimé passionnément et brièvement que conservé indéfiniment dans l’indifférence dorée d’une vitrine. C’est une leçon de philosophie pratique déguisée en aventure animée — et c’est précisément cette dissimulation généreuse qui en fait un chef-d’œuvre impérissable, destiné à traverser les âges avec la grâce tranquille des œuvres qui ont touché à l’universel.
Le miracle industriel du réalisateur est devenu, par quelque prodige supplémentaire, un miracle de l’âme.
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