(Le) Trafic, sous le patronage duquel se place Tati, est un pli de la langue mal identifié. En anglais il prend deux f, en italien il se termine par un o, en français par « que » et désigne étymologiquement, plus ou moins, une forme de transaction. Le titre de Playtime, inspiré des soirées parisiennes arrosées d’anglicismes, était le signe d’une internationalisation, Trafic est celui de la standardisation de la culture, de la langue, des goûts. Car le flux du commerce reliant les points d’une Europe s’ouvrant aux lois du libre marché a besoin, pour exister de convaincre. Ce qui plaît au français doit attirer les néerlandais et inversement. C’est de cette tâche dont s’acquitte désormais M. Hulot, chargé de présenter le dernier modèle de la marque française Altra au salon de l’auto d’Amsterdam : une Renault 4 fourgonnette adapté pour le camping.


La ville-décors tirée à quatre épingles de Playtime laisse place aux captations des grands axes autoroutiers et aux véritables badauds du salon de l’auto. Avec la voiture et l’énergie cinétique qu’elle transporte, c’est également le réel qui s’immisce plus concrètement dans le cinéma de Tati. Trafic marque une étape dans le travail du réalisateur qui se tournera, à partir d’ici, en même temps que ses budgets rétréciront, vers le documentaire jusqu’à nous offrir Forza Bastia comme ultime œuvre. Le film précède de deux ans les intuitions de Humains, trop humain de Louis Malle liant, par effet de montage, les ouvriers qui manipulent les portières sortant d’une presse hydraulique et les clients qui les ouvrent et les ferment sur les stands d’un salon international.


La mise en scène de Tati se prête à merveille à la mise en valeur de la voiture comme nouvelle incarnation des dynamiques de la florissante société de consommation. Le plan large fait cohabiter au sein d’un même espace les patrons et les ouvriers, les travailleurs et les consommateurs et souligne discrètement une utopie où l’accès au marché est érigé en idéal démocratique. Mais ces tableaux jouant de l’accumulation disparate d’automobiles colorées font également apparaître l’irrémédiable uniformisation de ce processus. Chacun choisit sa voiture pour se retrouver au même endroit, à se curer le nez dans les pendulaires. Ainsi, c’est en célébrant les aspects les plus saillants de l’économie de son temps que Tati crée les conditions d’émergences de ses contradictions et donc d’une potentielle critique.


(Car le) Trafic, c’est aussi un ralentissement forcé intrinsèque à l’appareil de production, un temps faible de sa mélodie. Playtime explorait la dialectique du travail et de la pause, de l’ordre et du désordre qui n’étaient jamais étrangers à l’un à l’autre, Trafic change de rythme pour jouer sur celui du contretemps. M. Hulot provoque moins les fautes de la machine qu’il ne se glisse dans ses syncopes et en bouscule le tempo. Ces courbes que dessine Tati, même si elles ne sont que des chemins de traverse, sont incompatibles avec les attentes d’une société en pleine expansion.


Ainsi, même si les commandes s’enchaînent sur le parking du salon de l’auto, M. Hulot est licencié pour avoir livré le modèle d’Altra en retard. Il ne semble pourtant pas inquiet alors qu’il repart, sous la pluie, au bras de sa collègue, zigzaguant au milieu d’un impossible imbroglio de voitures. Il serait aujourd’hui aisé de voir dans cette fin un Tati apaisé et conscient qu’il fait un film pour le futur. Son art de la tangente, puissamment en phase avec son époque et donc forcément anachronique, nécessitera du temps, celui du pas de recul qui nous est désormais accessible. Si Tati n’est plus, (le) Trafic est toujours là.

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le 8 juin 2026

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