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Irritation game
Shyamalan a tellement séduit public et critique dans son début de carrière qu’il subsiste encore aujourd’hui ce petit aiguillon qui pousse à lui laisser à chaque fois sa chance, au gré d’une...
le 17 août 2024
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Quelques réflexions à l'arrache sur le fortement sous-estimé voire méprisé "Trap", un film dont je n'attendais pas tant à sa sortie en salles au regard du parcours récent de Shyamalan, dont "Old" par exemple est pour moi le film le plus raté tandis que "Knock at the Cabin", en dépit de ses qualités formelles et de son attention retrouvée aux personnages, pêchait par un scénar aussi absurde qu'idéologiquement douteux. Autant dire que ce dernier long-métrage en date, s'il me faisait de l'oeil via sa bande-annonce plutôt intrigante, ne promettait pas pour autant monts et merveilles et c'est un peu l'impression initiale que j'ai eue en découvrant sa première demi-heure. Excellent acteur sous-coté (cf. "Je viens avec la pluie", "Penny Dreadful" ou même "Le dahlia noir" de De Palma qui mériterait bien meilleure réputation), Josh Harnett y impose doucement son charisme ambigu, dans un huis clos assez rapidement présenté comme un piège grandeur nature puisque, et le marketing film n'en faisait pas mystère, Cooper le papa gâteau accompagnant sa fille ado Riley à un concert de sa pop-star préférée du moment, une certaine Lady Raven incarnée par la propre fille du cinéaste, n'est autre qu'un serial killer ultra-recherché dont la dernière future victime en date est séquestrée dans un lieu inconnu qu'il surveille à distance via son smartphone.
L'exposition est assez habile et en rien roublarde, les lieux et leur verrouillage progressif mis en scène en un joli début de crescendo de tension intériorisée par l'acteur en même temps qu'il donne le change auprès de sa fille, sans que Shy n'en rajoute ni visuellement ni musicalement, ce qui peut évidemment donner l'impression au spectateur un brin distrait que le film se traîne - il n'en est rien, et cette tension ira bel et bien grandissante de manière assez constante jusqu'au climax du dernier quart de film... mais ne nous emballons pas. Car à ce stade ça ne va pas beaucoup plus loin, en dépit de quelques symboliques visuelles assez chouettes, citons par exemple ces toilettes rouge sang à la "Shining" dans lesquelles va s'enfermer Cooper pour jeter un oeil à sa victime et par-là même révéler au spectateur qu'il est bien le tueur que la police recherche, et autres éclairages rougeoyants sur le personnage durant le concert. Celui-ci commence assez rapidement et n'est pas particulièrement bien filmé, et si la musique de Lady Raven aka Saleka Night Shyamalan avec ses vagues accents trip-hop et ses piano-voix tristounets n'est pas aussi horripilante à mes oreilles que du Taylor Swift ou du Charli XCX, on a rapidement l'impression d'un film pensé par Shyamalan comme un véhicule pour sa chanteuse de fille se fantasmant prochaine Billie Eilish sans en avoir l'ombre du succès pour le moment ; quant au personnage de Cooper, il ne semble pas s'inquiéter outre mesure de sa situation en comparaison des sourires qu'il adresse à sa fille en train de vivre sa meilleure vie, l'écriture s'avérant par ailleurs un brin approximative ici et là (cf. les réactions outrées, lors de quelques échanges tendus, de la mère d'une certaine Jody, ancienne meilleure amie de Riley également présente dans le public et qui désormais l'ignore voire l'humilie, le concept des "entractes" bien pratique pour le scénar mais pas très crédible pour ce genre de concert, ou encore l'incursion un peu facile de Cooper parmi les policiers en plein meeting dans les loges après avoir subtilisé la carte d'accès du vendeur de t-shirts) : en bref ça sent l'exercice de style décent sans non plus casser des briques - d'ailleurs, alors même que "Trap" évoque d'emblée le setting de l'intro du "Snake Eyes" de... Brian De Palma justement, il va sans dire autrement plus brillante et incarnée, Shyamalan en validera ouvertement l'influence assumée via l'un de ces plans en double focale classieux mais pas vraiment utiles dont l'auteur de "L'impasse" a fait l'une de ses trademarks visuelles - cf. ce plan de Cooper sur le bord de la scène avec le visage de la profileuse en très gros plan, illustrant le jeu du chat et de la souris qui s'instaure entre les deux.
Mais voilà, à partir d'un certain moment, disons celui où Cooper laisse échapper sa chance de fuite par le sous-sol en plein concert après que Riley ait rejeté l'idée d'aller y jeter un oeil avec lui, puis cette approche de tonton M. Night (grossière coïncidence au premier degré du scénario mais passons, après tout les caméos du cinéaste sont toujours placés sous le signe de la fatalité comme on le verra plus bas) pour l'inciter à faire monter sa fille sur scène, le fanzouze de Shy qui sommeille en moi se réveille et commence à comprendre où il veut en venir : car comme dans le cas de De Palma justement, ou de son compère Spielberg qu'admire tant le réalisateur, ce qui est beau avec un tel auteur dévoué au divertissement c'est que l'on peut tout à fait apprécier ses films sans en saisir pleinement la substance et la dimension personnelle, jamais lourdement imposées au public mais pourtant toujours là à divers degrés - et c'est donc parti pour une grosse remise en contexte, digression nécessaire avant de commencer à spoiler sévère. Pour les curieux qui ont lu jusque là sans avoir vu le film, ça peut être un moyen d'avoir en tête quelques idées-clés pour le découvrir sous un certain prisme, et de mon côté ça me permettra d'y voir plus clair avant d'aborder en eux-mêmes les sujets plus sous-jacents de "Trap", par ailleurs particulièrement efficace au plus basique des niveaux de lecture contrairement à ce qui peut se lire ici et là depuis sa sortie.
Shyamalan, on le sait, explosa avec l'énorme succès de "Sixième sens", loué pour son écriture autant que pour son atmosphère mais balayé d'un revers de main à l'époque par une certaine critique qu'on pourra qualifier selon l'humeur d'exigeante ou d'intello chiante comme un petit film à scénar manipulateur ne tenant que sur son twist et sa construction roublarde. Un an plus tard toutefois sort "Incassable" et c'est le revirement : le twist passant au second plan, même les plus aveugles et malentendants des journaleux dotés d'un minimum de coeur et d'honnêteté intellectuelle ne peuvent plus passer à côté de toutes les obsessions singulières que brasse le film, thématiques qui en amèneront même certains à réévaluer "Sixième sens" et j'avoue à ce titre que si ce dernier m'avait davantage impressionné au premier visionnage que ne le fit "Incassable" à sa découverte en salle, c'est bien cette seconde collaboration avec Bruce Willis qui d'une part me donna les clés pour véritablement apprécier en profondeur la mélancolie et les thèmes déjà très personnels du film précédent autant que ses oeuvres à venir, et d'autre part s'imposa rapidement au revisionnage comme un immense chef-d'oeuvre qui n'a fait que grimper dans son estime depuis. Là où le bât blesse, c'est qu'à l'exception des fans donc, le sérieux prêté à Shyamalan à ce moment-là de sa carrière n'aura perduré pour beaucoup que jusqu'au "Village" inclus, déjà bien écorné par la foi jugée "new age" et "bêtement premier degré" du pourtant merveilleux "Signes", sommet de mise en scène hitchcockienne où cette foi incarnait justement une croyance absolue dans la sincérité du cinéma que le grand public de plus en plus cynique ne semble plus capable d'embrasser aujourd'hui, et probablement encore moins les "professionnels" de la critique. Je ne vais pas revenir sur ce que l'on a pu reprocher ici et là aux petits bijoux que sont pour moi "La jeune fille de l'eau", "Phénomènes" ou plus récemment "Glass", ni sur les moteurs de ce cynisme prompt à chercher voire à fantasmer la petite bête et dès lors incompatible avec une compréhension intime du cinéma de l'Américain, mais plutôt sur les thématiques matricielles d'"Incassable", pour mieux aborder par la suite la manière dont Shy, avec "Trap", parvient avec un certain génie qui en réalité ne l'a jamais quitté à jouer avec son propre dispositif thématique voire même ses propres tropes pour leur donner une profondeur nouvelle.
"Incassable", à mon sens et pour résumer, c'est donc un peu tout ça :
- le "retour à la vie", au ressenti (en l'occurrence celui de David Dunn dont l'insondable mélancolie irrigue le film jusqu'à l'acceptation de ses capacités et du rôle qu'elles impliquent, rôle qu'il va parvenir à assumer pour finalement s'épanouir émotionnellement) ;
- des personnages complémentaires dont l'influence qu'ils auront l'un sur l'autre dans un rapport d'empathie/compréhension mutuelles vont leur permettre de s'accepter, de trouver leur place dans le monde, un sens à leur existence, de surmonter un refoulement accablant/évacuer un mal-être persistant/vaincre l'adversité, soit ici Dunn et Glass comme une figure yin/yang où le positif peut tout à fait résulter d'actions négatives ou d'un personnage malveillant (cf. la fameuse phrase de Mr Glass qui à mon sens résume tout Shyamalan : "maintenant que nous savons qui vous êtes, je sais qui je suis") ;
- le trauma d'enfance comme origine du mal, trauma physique dans le cas de Mr Glass certes mais aussi et c'est important dans le cinéma de Shyamalan, l'incompréhension de l'entourage, du monde extérieur ;
- le foyer/la famille vu comme quelque chose qui peut aussi bien contribuer à détruire qu'à sauver (cf. l'évolution du rapport de Dunn à sa famille) ;
- le cloisonnement, qui rejoint cette idée de refoulement, de mal-être occulté - particulièrement explicite de manières très différentes dans "Sixième sens" (SPOILER MAIS BON TOUT LE MONDE L'A VU MAINTENANT JE PENSE HEIN : Bruce Willis occultant, comme les autres fantômes du film, sa propre mort), "Split" (les multiples personnalités du titre) ou encore "Signes" (le souvenir occulté des dernières paroles de la femme de Graham/Mel Gibson, qui refait peu à peu surface et s'avèrera salvateur), et de toute évidence central dans "Trap" ;
- la conciliation difficile entre être pleinement soi et être un mari ou un parent, qui rejoint cette idée de cloisonnement ;
- l'importance du caméo de Shy comme incarnation d'une fatalité qui là aussi fera souvent émerger le positif du négatif (on le constate avec la plus grande évidence dans "Signes", où l'accident qu'il a causé permet indirectement la survie de la famille de Graham).
Partant de là, reprenons avec "Trap" mais attention : SPOILERS. La grande idée du film, que je réalise au moment mentionné plus haut, c'est ce retournement du rôle et de la nature de l'empathie dans toute la partie qui se déroule pendant le concert. Cooper, on le verra plus tard, compense comme beaucoup de psychopathes son incapacité à ressentir par une forte capacité à feindre l'émotion, qu'il va utiliser à son avantage mais qui va également avoir des répercussions paradoxalement positives sur certains des personnages qui l'entourent : le type du merch en premier lieu, qui semble véritablement heureux des échanges orchestrés par Cooper pour lui soutirer sa carte d'accès, et qui paraît presque - bien que la formule soit exagérée - retrouver foi en l'humanité au contact de ce père sympathique et aimant aux valeurs humaines affichées (quelque chose que prendra néanmoins à contrepied la scène post-générique, à la fois caractéristique de l'humour campy cher à Shyamalan et chouette pied-de-nez ironique à nos moyens d'expression numériques, en l'occurrence les fameuses "vidéos de réaction") ; et surtout Riley elle-même, car c'est finalement tout l'enjeu de cette première partie, nous faire réaliser à quel point ce père/serial killer dénué d'empathie pour qui ce soit parvient néanmoins à ressentir la joie de sa fille (je ne parle pas des sourires de façade et de son attitude avec elle mais bien de son regard sur elle à des moments où personne ne lui prête attention, comme cette scène où Riley réalise son rêve en montant sur scène pour danser avec Lady Raven et où l'on voit Cooper lui porter un regard de satisfaction bienveillante depuis les coulisses). Cooper est non seulement capable de laisser de côté son instinct de survie pour ne pas l'abandonner/la décevoir, mais aussi et surtout de lui témoigner une empathie/de ressentir vis-à-vis d'elle des émotions qu'il n'a pour personne d'autre. On en revient à la famille chez Shy qui peut aussi bien mener le personnage à sa perte (le rapport à la mère, représentée en fantôme qui hante Cooper) que lui apporter la rédemption (ici à la fin la femme et les enfants faisant bloc devant la porte du garage, scène qui incarne peut-être bien les deux possibilités à la fois), et surtout à cette idée que du négatif/du mal peut naître le positif/le bien, que les deux peuvent se confondre comme le yin et le yang, philosophie assumée que Shyamalan avait poussée dans des retranchements idéologiquement discutables dans certains de ses films récents, que ce soit le superbe "Glass" avec les méthodes de cette organisation secrète vouée à éliminer les personnes "à pouvoir" jugées globalement plus dangereuses que bénéfiques pour la société, ou surtout "Old", et son regard en plein Covid sur une industrie pharmaceutique justifiant ses essais cliniques léthaux sur des humains non consentants par l'ambition d'éliminer toutes formes de maladies (on peut juger évidemment qu'il s'agit là d'une incarnation assez clairvoyante du capitalisme, où le pire vient parfois des meilleures intentions... et vice-versa, le plus souvent). Mais surtout, cette idée est brillamment mise en parallèle ici avec l'entertainment de masse qu'incarne le concert de Lady Raven, une mise en scène où l'on peut s'imaginer que rien n'est vrai (cf. le personnage du "mentor", Le Penseur, présenté sur scène comme un espèce de Christ new age qui ne serait qu'amour tout en se révélant par deux fois en coulisses une vraie raclure égocentrique) mais qui par sa manipulation même du public lui apporte une joie incommensurable.
Shyamalan, toutefois, ne va pas s'arrêter en si bon chemin sur le sujet et revenir aux sources de l'importance de l'empathie dans son cinéma grâce au personnage de Lady Raven justement, interprété rappelons-le par sa fille qui il faut l'avouer n'est pas du tout bonne actrice mais qu'il filme avec l'empathie du regard paternel, un rapport dont la relation père/fille de Cooper et Riley pourrait finalement être la mise en abyme (Shy lui-même prêt à tout pour sa fille, jusqu'à réaliser sur grand écran et aux yeux du monde entier son rêve de star, en en faisant une Taylor Swift de fiction avec à l'appui ses propres chansons). Car si "Trap" a énormément de points de convergence avec l'excellent "Split", le plus évident d'entre eux est de loin ce personnage qui rejoint celui d'Anya Taylor-Joy, elle-même capable pour la Bête de cette empathie des gens brisés. La révélation de Lady Raven sur scène à propos de l'abandon paternel dont elle a souffert dans son adolescence n'est pas anodin : aussitôt embarquée de force par Cooper dans son plan de fuite, elle est probablement frappée par le fait que Riley, lorsque le tueur sera appréhendé, n'aura plus de père. Tout ce qui s'ensuit relève ainsi du double, voire du triple sens : Raven, qui est en quelque sorte le yin au yang de Cooper, avec sa persona de corbeau cachant une personne pure et empathique en porte-à-faux avec le milieu dans le lequel elle évolue (l'une de ses chansons s'intitule d'ailleurs "Empathize"), au contraire de Cooper donc dont les apparences de père et mari idéal, de pompier sauvant des vies, cachent un tueur en série sans empathie pour ses victimes, va se "prêter au jeu" à la fois 1) pour tenter de sauver la victime séquestrée sur laquelle pèse une menace imminente ; 2) peut-être aussi parce qu'elle comprend, en tant qu'être qui fut un temps "brisé", le trauma de Cooper ; 3) mais aussi, encore plus significativement, pour offrir quelques derniers instants de bonheur à Riley dont la vie risque d'être détruite par le perte là aussi d'un père, que Cooper soit pris ou qu'il soit tué - la scène de la chanson au piano avec Riley à la maison est ainsi celle qui résonne le plus intimement, Raven sachant qu'elle va devoir passer à l'action et ainsi déclencher, involontairement, la fin du rêve et plus largement du bonheur et de l'insouciance pour Riley, lui offre ce dernier cadeau, mais adresse en même temps la chanson à Cooper lui-même, évoquant sans le savoir le fameux "fantôme" qui le hante et qui s'avérera donc être celui de sa mère ("Theres a ghost in my house, and she’s wearing my clothes, she looks like someone that I used to know"). L'importance de la subjectivité de Cooper et de son PoV depuis le début du récit est évidente, afin de révéler peu à peu, à plusieurs moments-clés du film, une sorte d'éveil chez lui d'émotions qu'il n'avait jamais été capable de ressentir mais seulement de mimer, des émotions pas forcément toutes positives d'ailleurs : ce moment en est un, on voit Josh Harnett les larmes au bord des yeux alors que Raven commence comme dans quasi tout film de Shyamalan à le "compléter", à lui communiquer par sa présence et par ses actes une part de cette empathie qu'il n'a jamais eue, à la source de son mal-être et par extension de ses actions criminelles (j'y reviens plus bas), prenant conscience qu'il peut être compris, que ce mal-être peut être ressenti et partagé par d'autres. Ce passage à l'action de Raven est lui aussi significatif, une fois enfermée dans les toilettes avec le smartphone de Cooper, elle réalise trois actions successives dont l'ordre en dit plus long sur le personnage et les intentions de Shyamalan que toutes ses autres scènes réunies : 1) elle contacte l'otage pour le rassurer et lui demander toute information pouvant potentiellement servir à sa localisation ; 2) elle contacte ses followers avec les indications qu'elle a glanées et leur demande d'intervenir si quelqu'un reconnaît l'endroit (on retrouvera à cette occasion l'idée d'empathie mutuelle et de complémentarité salvatrice chère à Shy depuis "Sixième sens" où Malcolm Crowe - tient encore un corbeau ? - et Cole s'entraidaient sans le savoir à trouver l'apaisement, d'ailleurs lorsque Raven à la fin étreint la jeune followeuse qui a permis de libérer l'otage, j'ai fortement pensé à cette entraide entre Dunn et les enfants dans la magnifique scène du sauvetage d'"Incassable") ; 3) elle demande à son chauffeur d'appeler la police. En résumé, sa propre sécurité passe en dernier, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer d'un tel personnage, elle n'a aucun ego, elle est bien le yin de Cooper qui justifie entièrement ce changement tardif de point de vue.
Raven, donc, est l'un des déclencheurs des émotions réprimées de Cooper, comme l'est Riley dont il semble capable de ressentir la joie... un autre de ces déclencheurs sera le personnage de la profileuse du FBI, sorte d'alter-ego de David Dunn dont une scène à la fin, qui verra Cooper finalement appréhendé, joue habilement de la ressemblance physique (taille, âge) avec sa mère. De cette dernière, on comprend qu'elle voyait son fils pour ce qu'il était mais le punissait au lieu de le rassurer, contribuant à ce que le personnage ne soit jamais "entier" - Cooper révèlera finalement que ses pulsions visent malgré lui des gens qu'il sent être "entiers", auxquels rien ne semble manquer, et que c'est ce qu'il a ressenti en rencontrant Lady Raven dont il voudrait faire sa prochaine victime - et donc une partie de "l'origine du mal". Enfin, de sa femme viendra la réalisation par Cooper lui-même qu'il est en train d'expérimenter des émotions qu'il ne savait jusqu'ici que feindre, en l'occurrence la colère d'avoir été trahi - chapeau au passage à Shy d'avoir su expliciter son prétexte de départ dont on pouvait légitimement penser qu'il demeurerait un mystère, à savoir la raison de ce dispositif de police et de la certitude de sa présence au concert, tout en en faisant une scène-clé pour le personnage qui avouera avec surprise avoir pensé que cette colère, dont il réalise soudain qu'il la ressent véritablement, il se croyait lui-même en train de la mimer. À ce titre, on pourrait aller jusqu'à imaginer une signification au dernier mini-twist du film, qui certes déroule son crescendo de tension de la fuite de Cooper avec quelques grosses ficelles et facilités (la manière notamment dont il parvient à quitter la limousine encerclée... mais passons, là n'est pas l'important et la frénésie de cette dernière partie emballe tout), au point qu'on en vient sur le moment à juger de trop cet ultime rebondissement, possible nouvelle fuite aux faux-airs de pirouette scénaristique impliquant la possibilité d'une suite, marronnier des thrillers US depuis les années 90 (cf. pourquoi pas le très bon "L'enjeu" de Barbet Schroeder avec lequel "Trap" a plus d'un atome crochu) : on y voit Cooper, seul dans la camionnette de police, parvenir en se libérant à un état d'excitation complètement étranger au personnage jusqu'ici, qui fait écho à ce que je disais du premier tiers du film, ce calme absolu dont il fait preuve en apprenant lors du concert qu'il est "piégé", sang-froid naturel du psychopathe qui peu à peu au gré du récit va se fissurer jusqu'à donner ce climax d'excitation qui le révèle quelque part, plus encore que sa colère envers sa femme ou sa dernière embrassade avec Riley, véritablement humain, une fois balayée par la force des évènements cette nécessité de cloisonnement qui l'obligeait à feindre au lieu de ressentir, à jouer un rôle au lieu de s'accepter.
PS : pour rajouter une couche à ce pavé déjà bien trop long (et par la même occasion sur "Beetlejuice Beetlejuice", autre film-spectacle sorti la même année, moins emballant me concernant et surtout plus conforme aux attentes du public), il y aurait un parallèle intéressant à faire entre Burton et Shyamalan à ce moment de leurs carrières respectives : deux cinéastes qui ont eu beaucoup de succès avant d'être ouvertement méprisés, simplement à mon sens parce que les spectateurs à vraiment chercher à les comprendre en leur prêtant le sérieux qu'ils méritent, à les aimer en tant qu'auteurs, de la manière par exemple dont Truffaut disait qu'il aimerait toujours davantage un film d'Orson Welles même à demi raté qu'un film de je ne sais plus quel cinéaste de la "qualité française" qu'il méprisait, ne sont pas si nombreux ; et surtout, deux cinéastes dont le succès en premier lieu tient à des "recettes" plutôt qu'à leur "âme" (deux choses que l'on confond malheureusement souvent) : l'esthétique visuelle post-gothique de conte de fées noir pour Burton, les scénars à twist pour Shyamalan. Et de manière inverse leurs derniers films ne font que démontrer s'il était besoin l'incompréhension dont ils font l'objet (un comble pour Burton dont les films ont justement longtemps traité avant toute chose d'incompréhension et de rejet) : aussitôt qu'ils s'éloignent de leur recette initiale, le propos pourtant dans la continuité des oeuvres célébrées d'alors et dont on pourrait d'ailleurs avancer qu'il mûrit et s'étoffe avec les années passe au-dessus de la tête du grand public comme de la critique (Burton par exemple, aborde depuis "Big Fish" et une nouvelle fois dans "Beetlejuice Beetlejuice" la difficulté pour lui de choisir entre la complaisance persistante dans un attrait d'ado pour la différence/le macabre, et la normalité d'une vie plus rangée/le banal de la norme comme acceptation de la maturité - mais qui pour en faire état dans la presse ciné ?) ; et lorsque Burton revient à cette recette, comme ici, jusqu'à l'autocaricature, l'excitation renaît pour un film pourtant très mineur (auquel je préfère pour ma part largement "Dumbo" par exemple, faux "film Disney" et vrai cheval de Troie dont la satire crépusculaire et très personnelle de l'exploitation de l'artiste et de ses différences par le système s'avérait aussi réjouissante qu'inspirée), lequel recycle allégrement les tropes du cinéaste, quelque part entre le premier volet (la fraîcheur en moins et à mi-chemin du bricolage décalé d'antan et de la ringardise), "Les noces funèbres" pour la storyline de Monica Belluci, et la série "Mercredi" - autrement plus réussie à mon sens du fait des développements en termes de récit et de personnages que permet le format... ici Burton veut trop en mettre en 1h45 et tout est rapidement plié, évacué, résolu, sans le moindre approfondissement et sans une once d'ambiguïté.
Et c'est donc tout l'inverse pour "Trap", qui évacue d'emblée toute possibilité de twist au premier degré du scénario et se retrouve à être le film de 2024 accueilli de la manière la plus dichotomique, défendu en profondeur et avec passion par une poignée de fans transis (sur le langage de la caméra et du cadre, ou dans mon cas les thématiques sous-jacentes telles que cette empathie d'un personnage "yin" qui permet à un personnage "yang" de se réaliser) et médiocrement descendu par une majorité de détracteurs voire de haters sans chercher à comprendre quoi que ce soit (en mode collégien, "ouin-ouin les invraisemblances", y compris dans la presse par des gens qui encore une fois devraient pourtant savoir, au moins depuis le suranalysé Hitchcock, qu'une invraisemblance - que ce soit de scénario, de montage ou autre - chez un auteur digne de ce nom - et Shy qu'on le veuille ou non en est un - appelle bien souvent une interprétation plus profonde, pose la question au spectateur d'une signification cachée, cf. le montage de la scène de la station essence des "Oiseaux" par exemple). Souvenir meurtri à ce titre de la déception de Burton en constatant le rejet critique et public de sa touchante version de "La planète des singes" pour le même genre de raisons futiles alors qu'il n'hésitait pas, confiant en ses fans et leur capacité à appréhender l'allégorie par-delà le premier degré du scénario, à faire part durant la promo, à l'époque, de sa satisfaction quant à la manière dont le film allait surprendre... une candeur qui lui va bien quand on connaît un tant soit peu son cinéma mais il a dû tomber de haut, un peu comme Shyamalan avec "Trap" j'imagine.
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