Quatre ans après son dernier documentaire, et cinq après L'Homme à la Caméra, c'est un Vertov bien fatigué qui revient aux affaires, avec un pur film de propagande léniniste qu'il aura mis dix ans à finaliser.
La première partie du film s'attache à montrer comment le beau Ilitch a libéré les femmes soviétiques. Balayant l'obscurantisme dans les villages musulmans, il les a délivrées du tchador et leur a offert une éducation, leur a permis de prendre part au progrès dans les champs ou à l'usine. On serait bien en peine de trouver une quelconque trace du talent de Vertov dans ce premier chapitre d'une grande banalité formelle.
On le retrouve bien plus en revanche dans les deux parties suivantes. Consacré aux funérailles en grande pompe de Lénine, le deuxième chant se livre à une idolâtrie primaire, voire à une déification totale du sublimement fringant sieur Ilitch, dont la statue semble hurler "Au pied !" à la face du monde. Vertov y retrouve sa science du montage, montrant les visages et la vie qui se figent aux quatre coins du pays alors que les coups de canons résonnent à la mémoire du défunt leader.
Tout cela avant de célébrer dans le troisième chant toute la force et les ressources de l'URSS, comme une invitation à poursuivre les voies tracées par Lénine. Superbes jeux de superpositions pour magnifier les paysages urbains moscovites, paroles de travailleurs dévoués à la patrie, inventaire exhaustif de toute la puissance industrielle et militaire soviétique, le tout sur un montage frénétique en crescendo : le grand arsenal est déployé pour décourager n'importe quel belligérant et haranguer les masses dans les salles de cinéma.
Si le film n'a plus grand chose à voir avec le radicalisme formel des précédents Vertov, on retrouve quand même son savoir-faire, voire quelques audaces qui participent à rendre ce moyen-métrage plastiquement abouti (du moins aux deux tiers), même si le fond s'avère, lui, profondément débectant de malhonnêteté.