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le 15 janv. 2011
SuivreNature Vs Culture
Dans un monde entièrement fictif, où les consciences ont été remplacées par le flux continu des images médiatiques, alors que la vie n'est plus que matière à nourrir l'ogre télévisuel, Mickey...
Au début des années 90, Quentin Tarantino écrit un script, consacré à Mickey et Mallory Knox, un jeune couple qui décide de prendre la route des États-Unis et de semer la mort sur son passage. À cette époque, Tarantino cherche encore à financer ses premiers projets et ne dispose ni de la notoriété ni des moyens nécessaires pour réaliser lui-même son scénario. Il envisage pourtant de passer derrière la caméra et estime qu’il lui faudrait environ 500.000 $ pour produire le film. Incapable de réunir cette somme, il finit par céder son scénario aux producteurs Jane Hamsher et Don Murphy pour seulement 10.000 $, une vente qui lui permet notamment de financer ses activités cinématographiques suivantes. Les producteurs entreprennent alors de trouver un studio susceptible de produire le projet et parviennent à le vendre à Warner Bros..
Oliver Stone découvre alors le scénario et se montre immédiatement intéressé par son potentiel cinématographique. Plutôt que de se contenter de mettre en scène le texte de Quentin Tarantino, il décide de le remodeler en profondeur et s’entoure pour cela des scénariste Richard Rutowski et David Veloz. Leur travail conserve une partie importante des dialogues et de la structure du scénario original, mais modifie le centre de gravité du récit. Alors que la version de Tarantino accordait une place importante au road trip meurtrier, la nouvelle version recentre davantage l’histoire sur Mickey et Mallory et sur la manière dont leur violence devient un spectacle médiatique. Le film se transforme ainsi en une satire beaucoup plus ouvertement politique et sociale, s’intéressant à la fascination de la société américaine pour les criminels célèbres et à la capacité des médias à transformer leurs crimes en divertissement. Stone délaisse donc en partie le film d’action et de tueurs en cavale pour construire une œuvre beaucoup plus expérimentale, agressive et critique envers la télévision, le sensationnalisme et la culture de la violence.
Cette transformation éloigne progressivement le projet de la vision que Quentin Tarantino avait imaginée lorsqu’il écrivait son scénario. Mécontent des nombreuses modifications apportées à son histoire, l’auteur prend ses distances avec le film et refuse d’être crédité comme scénariste. Il accepte uniquement que son nom apparaisse pour la création de l’histoire originale, tandis que Oliver Stone, Richard Rutowski et David Veloz sont crédités pour le scénario. Cette distinction est particulièrement importante puisqu’elle marque une véritable rupture entre le texte de Tarantino et le film réalisé par Stone : même si l’on retrouve certains dialogues, personnages et éléments narratifs issus du scénario original, l’œuvre finale porte surtout la marque du réalisateur et de sa volonté de dénoncer la fascination médiatique pour la violence.
En 1994, Natural Born Killers sort au cinéma dans un climat particulièrement tendu et déclenche immédiatement de vives polémiques autour de sa représentation de la violence. Le film est accusé de tomber dans le piège qu’il prétend dénoncer : en montrant la violence avec une mise en scène frénétique et graphique, Oliver Stone risque de la transformer en objet de fascination.
Au premier abord, ce n’est pas réellement la violence qui me choque. Je trouve même que le film parvient plutôt bien à dénoncer ce qu’il cherche à dénoncer, notamment cette fascination morbide pour les criminels et leur transformation en célébrités. Ce qui peut davantage déstabiliser, c’est la forme choisie par Oliver Stone pour raconter cette histoire. Caméra constamment inclinée, changements brutaux entre la couleur et le noir et blanc, variations de pellicule et de photographie, zooms agressifs, inserts, ralentis, accélérations ou encore montage extrêmement rapide : le film refuse constamment une mise en scène classique. Le résultat est volontairement clipesque, presque épileptique, comme si le spectateur était lui-même bombardé d'images par une chaîne de télévision. Cette esthétique peut rapidement devenir fatigante et beaucoup de spectateurs risquent de rester à distance, mais elle possède une véritable cohérence avec le propos. Stone ne se contente pas de critiquer la manière dont les médias mettent en scène la violence : il reproduit cette surenchère directement dans son propre film, jusqu’à rendre le spectateur lui-même prisonnier de cette fascination.
On suit Mickey et Mallory Knox, deux tueurs en série dont la relation s’inspire notamment de Charles Starkweather et Caril Fugate, un couple impliqué dans une série de meurtres commis à la fin des années 50. Starkweather, âgé de dix-neuf ans, assassine onze personnes au Nebraska et dans le Wyoming, tandis que Fugate, qui n’a que quatorze ans, devient sa compagne et est condamnée pour son implication dans les crimes. Leur histoire connaît rapidement une importante médiatisation aux États-Unis, ce qui en fait justement une source d’inspiration particulièrement pertinente pour le film. Oliver Stone transforme cette affaire réelle en une sorte de mythe criminel, où le couple devient une incarnation de la violence spectaculaire et de la célébrité médiatique. Mickey et Mallory sont donc moins des portraits réalistes de Starkweather et Fugate que des personnages construits pour interroger la fascination du public pour les criminels. Le film s’intéresse ainsi autant aux meurtriers eux-mêmes qu’à la société qui les regarde, les raconte et finit parfois par les transformer en icônes.
On suit donc le couple dans son road trip sanguinaire et euphorique, de meurtre en meurtre, jusqu’à son arrestation puis son emprisonnement. Pourtant, durant toute cette première partie, je dois reconnaître que je n’ai jamais vraiment ressenti d’attachement envers Mickey et Mallory (ou pour leur victimes). Leur relation est évidemment au cœur du film, mais la mise en scène est tellement agressive et constamment en mouvement que j’ai eu du mal à m’investir émotionnellement dans ce qu’ils vivaient. J’avais davantage l’impression d’observer un immense clip sous acide que de suivre véritablement deux personnages. Le problème ne vient donc pas forcément du rythme ou de la violence, mais plutôt de cette sensation de distance que la mise en scène provoque chez moi. Je comprends parfaitement la démarche d’Oliver Stone et ce qu’il cherche à provoquer, mais pendant cette partie, je suis resté un peu à l’extérieur du film.
Woody Harrelson et Juliette Lewis sont pourtant excellents dans leurs rôles respectifs. Ils parviennent à donner à Mickey et Mallory une personnalité suffisamment forte pour dépasser leur simple statut de tueurs sanguinaires. Ils sont complètement tarés, violents, imprévisibles et capables de passer du rire au meurtre en quelques secondes, mais ils sont également profondément amoureux l’un de l’autre. C’est justement cette contradiction qui rend leur couple aussi intéressant : leur relation fonctionne presque comme une histoire d’amour classique, sauf que leur conception de la vie commune passe par le meurtre et la fuite. Les deux acteurs jouent constamment sur cette frontière entre attraction, humour et horreur, ce qui permet au couple de devenir aussi fascinant que repoussant.
Le film décolle réellement lorsque Mickey et Mallory arrivent en prison. À partir de ce moment-là, j’ai beaucoup plus accroché à ce que raconte Oliver Stone. L’histoire d’amour entre les deux personnages, jusque-là parfois noyée sous la débauche visuelle du road trip, me saute véritablement à la figure et prend une dimension presque romantique au milieu du chaos. Les scènes d’action deviennent également beaucoup plus crues et chaotiques, tandis que Tommy Lee Jones, dans le rôle du directeur de la prison, semble prendre un plaisir immense à jouer la carte de la démesure et devient immédiatement hilarant. Mais surtout, c’est ici que le discours sur les médias prend toute son ampleur grâce à Wayne Gale. Son interview télévisée de Mickey transforme le criminel en spectacle national et déclenche une émeute devant les caméras. La violence n’est alors plus seulement commise : elle est regardée, commentée, filmée et consommée en direct par des millions de personnes.
Robert Downey Jr. est juste délirant et dérangeant dans le rôle de Wayne Gale. Il joue le personnage avec une énergie complètement excessive qui colle parfaitement à la satire du film. Gale est la personnification d’un certain journalisme sensationnaliste qui transforme les criminels en personnages de spectacle et leurs crimes en divertissement. Il ne s’intéresse pas réellement aux victimes : ce qui l’intéresse, c’est l’audience, le scoop et la possibilité de transformer Mickey et Mallory en stars. Le plus intéressant est qu’il finit lui-même par être contaminé par cette violence qu’il prétend simplement observer. Pendant l’émeute, il ne se contente plus de la commenter : il y participe et semble même découvrir une forme d’excitation dans ce chaos. La scène finale pousse alors le raisonnement jusqu’à l’absurde lorsque Mickey et Mallory le tuent tout en laissant sa caméra continuer à filmer. Même mort, Gale reste donc un journaliste : son dernier rôle est encore de produire les images qui raconteront sa propre mort.
C’est donc un film que je ne conseillerais évidemment pas à tout le monde, notamment à cause de sa forme extrêmement particulière et de sa violence graphique. Il peut facilement devenir épuisant, voire agaçant, tant Oliver Stone refuse de laisser le spectateur respirer. Pourtant, son propos sur la fascination médiatique pour les tueurs reste particulièrement actuel. Le film parle d’une époque dominée par la télévision et les émissions sensationnalistes, mais son sujet dépasse largement ce contexte. Aujourd’hui, les réseaux sociaux, les chaînes d’information en continu et les plateformes peuvent eux aussi contribuer à transformer des criminels en personnages publics, voire en objets de fascination. La question posée par Stone reste donc la même : à partir du moment où l’on transforme un meurtrier en spectacle, où se situe la frontière entre informer sur son crime et participer à sa célébrité ?
Natural Born Killers est un film qui m’a davantage intéressé par son propos que véritablement passionné par son récit. J’ai eu beaucoup de mal avec sa première partie et avec cette mise en scène volontairement agressive, mais je reconnais qu’elle possède une véritable logique et qu’elle sert parfaitement le discours du film. Le passage en prison m’a beaucoup plus convaincu, notamment grâce aux performances de Woody Harrelson, Juliette Lewis, Robert Downey Jr. et Tommy Lee Jones, mais surtout grâce à la manière dont Oliver Stone fait progressivement fusionner violence et spectacle médiatique. C’est une œuvre imparfaite, parfois franchement excessive, mais dont le message reste difficile à ignorer. Et paradoxalement, c’est peut-être cette forme énervée, chaotique et parfois insupportable qui fait encore aujourd’hui la force de Natural Born Killers.
Créée
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