Même si on peut être tenté, du fait d'une référence visuelle très explicite à Persona, de penser que Joachim Trier fait son Bergman, moi, je dirais plutôt qu'il suit les traces de son grand-père, le cinéaste Erik Løchen, en particulier du deuxième et dernier long-métrage de ce dernier : Motforestilling.
Certes, la narration employée par Trier est nettement plus lisible et accessible que celle de son ancêtre, mais on retrouve des thématiques communes comme une réflexion sur la mémoire et le temps — le passé qui est rejoué, ou plutôt qu'on tente de rejouer — ainsi qu’une réflexion sur le cinéma à travers une mise en abyme (je doute que ce ne soit qu'une coïncidence que le personnage du petit-fils porte le prénom Erik !).
Sauf qu'à la différence de son aïeul, qui s'interrogeait surtout sur le cinéma, Trier aborde le sujet de la famille par le biais des relations difficiles entre un père, réalisateur de cinéma égotique, et ses deux filles, qui vont peut-être se reconstruire autour du septième art, à travers un tournage qu'il souhaite en commun. Un septième art qui obnubile tellement le paternel qu'il se refuse à aller voir sa fille comédienne au théâtre — alors qu'elle ne demande que cela, comme une petite fille qui a besoin de l'attention et de l'estime de son papa — ou même à visionner une série avec elle. À côté de ce trio familial, le personnage de la jeune actrice américaine populaire, désireuse de jouer dans des films plus exigeants, ne peut qu'apparaître comme de trop dans cette intimité (c'est voulu !), symbolisée par la maison d'enfance des deux jeunes filles.
Dans des rôles complexes et contradictoires, de personnages au fond fragiles, Stellan Skarsgård, Renate Reinsve, Inga Ibsdotter Lilleaas et Elle Fanning sont justes et magnifiques. Et si Inga Ibsdotter Lilleaas est moins charismatique que ses partenaires, cela sert plus le film que cela ne le dessert, étant donné que le personnage incarné par la comédienne se met volontairement en retrait par rapport aux autres, travaillant à la création du film en dehors des lumières.
En somme, Valeur sentimentale apparaît comme une œuvre inscrite dans une filiation familiale et artistique, où Joachim Trier reprend certains questionnements d’ErikLøchen en les réinscrivant dans une narration plus compréhensible. À travers les tensions d’un trio père-filles, l'ensemble interroge à la fois la mémoire, le temps et la place de l’art dans nos vies, tout en déployant une réflexion émouvante sur ce qui unit nos personnages malgré leurs fractures. Les quatre interprètes principaux, tous remarquables et habités par une sincérité rare, participent pour beaucoup à insuffler de la force et de la sincérité au film.