Ce Valeur sentimentale, qu'on m'a vendu comme un rejeton bergmanien, porte bien son nom… en surface. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Joachim Trier confie le rôle du père à Stellan Skarsgård, vétéran du théâtre de Bergman : il incarne ici un paternel dur, égoïste et affectivement absent, dont le seul langage commun avec ses filles reste l’art, et plus précisément, le cinéma. Dans cette famille brisée, les rares moments de tendresse n’émergent qu’à travers une caméra, un scénario ou un vieux DVD. D'ailleurs, jolie trouvaille que ce gag : un exemplaire d’Irréversible offert à un enfant de dix ans.
Trier tente ici d'interroger les blessures d’un trio père-filles que seule la fiction semble réunir. Mais le film se montre trop théorique, se disperse. Il propose de belles idées, notamment celles autour de la maison familiale comme réservoir de mémoire (ou aussi les failles dans la transmission artistique, et la sororité blessée), mais sans jamais vraiment aller au bout.
Les transitions sont abruptes et la voix off, qui est déjà un procédé qu'il m'est difficile à avaler, se montre incohérente, présente de façon aléatoire, et désoriente plus qu’elle n’éclaire. Tout cela résulte sur un rythme qui s’effondre progressivement, jusqu’à laisser le spectateur aux portes du sommeil dans une dernière partie complétement anesthésiée. On ressent par moments un souffle, une tendresse pudique, mais jamais la frontalité émotionnelle nécessaire à faire jaillir une vraie vérité dramatique. Trier reste en retrait, là où une approche plus crue, plus incisive (à la Bergman, justement) aurait pu transcender la matière, comme dans Scènes de la vie conjugale.
Il faut pourtant saluer le jeu remarquable des comédiens, en particulier Reinate Reinsve, captivante, et Skarsgård, qui impose un juste mélange de rudesse et de silence.
Valeur sentimentale se regarde d’abord avec un certain intérêt, notamment grâce à la finesse de sa mise en scène. Les premières minutes laissent espérer une autopsie intéressante des rapports père-filles, entre distance sourde et tentatives de rapprochement. Mais peu à peu, les tensions vont s’émousser, les dialogues se diluer, et l’enjeu central (ce projet de film qui pourrait soit réunir soit achever de séparer la famille) rester en suspens. L'intime est esquissé avec tact, certes, mais trop rarement incarné. On a l'impression que le film observe, mais sans jamais vraiment s'impliquer.
C’est subtil, parfois élégant, mais pourtant décevant (surtout dans sa dernière partie). On pense que le film nous aura à l'usure par sa lenteur, et c’est en réalité nous qui l’abandonnons peu à peu. Un résultat fragile, bien intentionné, mais inabouti...
Encore un drame familial cannois, "tire-larmes" qui, malgré ses qualités, peine à imposer sa nécessité... alors que le public cannois l'encense.