Vampires n’est pas tout à fait un film de vampires classique, tout du moins comme il en sortait à cette époque. En fait ce n’est même pas vraiment un film d’horreur au sens noble. C’est davantage un western crépusculaire, un film de fin de règne où John Carpenter prend un mythe déjà largement usé et décide de le brûler au soleil, sans élégance ni fascination.
Quand le film sort en 1998, Carpenter n’est plus vraiment à la mode. Le cinéma de genre est en train de muter, de devenir cool, pop et clinquant. La même année sort Blade qui transforme le vampire en icône stylée et chorégraphiée. Un héros bien badass pour un genre qui regarde vers les années 2000. Carpenter quant à lui fait exactement l’inverse. Il regarde le vampire comme une saleté ancienne, enracinée dans la terre, une nuisance qu’on ne cherche même plus à comprendre. Il faut juste l’exterminer. On n'est pas dans la séduction ou le mystère. C'est juste une guerre sale qui est menée par des types sales.
D'ailleurs c'est en ça que le métrage s’inscrit pleinement dans la filmographie de son réalisateur. Comme dans The Thing ou Fog, il filme des hommes qui s'unissent en groupe à la manière typiquement "hawksienne", enfermés dans un monde où les institutions ont déjà trahi. Tout coule de source puisque Carpenter est un grand admirateur de Hawks et du genre western. Le Mal n’est jamais accidentel chez lui. Il est ancien et structuré, ne surgissant pas par surprise. Il est là depuis toujours. On ne le vainc pas mais on le retarde.
Le choix du désert du Nouveau-Mexique est assez fondamental. Nous l'avons dit, Vampires est un western pur qui est débarrassé de toute nostalgie. Ici, les indiens sont des vampires esseulés et traqués et les cow-boys sont des chasseurs et mercenaires qui sont payés par l’Église non pas pour sauver des âmes mais pour régler un problème. La foi ne représente plus une croyance, c’est un contrat et un simple outil logistique. Carpenter filme la poussière, la sueur, la fatigue et la répétition mécanique des massacres, notamment par le montage lors de la scène introductive de la première chasse. Rien n’est héroïque et les victoires ont toutes un goût de cendre.
Au cœur du film il y a cette critique de la religion, une idée représentative de la pensée du cinéaste par ailleurs déjà présente dans Fog. Celle-ci n’est pas une solution puisqu'elle fait entièrement partie du problème. L’Église a littéralement créé le premier vampire à cause d'un rituel perverti. Le Mal ne vient pas de l’extérieur mais il naît au sein même de l’institution censée le combattre, un motif déjà exploité dans Le Village des damnés. La trahison du cardinal n’a dans cette continuité rien d’un twist, c’est une évidence absolue. Chez Carpenter l’autorité est toujours corrompue, toujours compromise. L’Église négocie avec le Mal, le cache, l’utilise quand ça l’arrange. Et quand ses hommes de terrain deviennent gênants, elle les sacrifie sans hésiter. Ainsi la séquence dans le motel est quand même sacrément sanglante et impactante.
Jack Crow est en somme le produit direct de ce système. Il est violent, antipathique et usé. Ce n'est pas du tout un héros, encore moins un sauveur mais juste un type qui survit en tuant des monstres parce qu’il n’a plus rien d’autre. Sa foi est morte depuis longtemps, remplacée par la débauche, la colère et un cynisme désabusé. Carpenter ne le glorifie jamais, ni lui ni son groupe et les filme comme des hommes déjà perdus, jetables. Des hommes condamnés dès le départ. J'ai vu des critiques railler l'antipathie et la vulgarité des protagonistes mais c'est là même le cœur du métrage.
Malgré tout il n’est pas uniquement question de brutalité sèche. Au milieu de ce monde écrasé par la crasse, le réalisateur laisse passer une émotion fragile avec Montoya et Katrina. Une romance imparfaite et presque déplacée, mais essentielle. Montoya tombe amoureux d’une femme déjà condamnée, à la frontière entre l’humain et le monstre. Non pas pour la sauver, mais parce que c’est la seule chose qui lui reste. Aimer devient un acte inutile, un acte profondément humain.
On a, à mon sens, bien trop souvent rangé Vampires dans la case du Carpenter mineur. Le film bourrin, de fin de carrière. Pourtant aujourd’hui avec le recul, on peut le considérer comme un grand cru, fidèle à ce que le réalisateur a toujours filmé.