Clarisse est en passe de devenir aveugle et pour épargner ce malheur à l'homme qu'elle aime, Madère, elle le quitte.
Dédié noir sur blanc au maréchal Pétain -sans que le film colporte l'idéologie du régime - le mélo d'Abel Gance se distingue du lot commun par la personnalité de son auteur, dont on se demande parfois si ses idées scénaristiques sont des audaces ou des outrances (je pense en particulier l'épisode
de la poupée identifiée au nouveau-né défunt).
Et puis, sur la forme, le réalisateur échappe à toute comparaison.
Ce n'est pas, d'ailleurs, le sujet en soi et l'amour absolu, hors norme, qu'il relate qui force la curiosité. De ce point de vue, rien d'emballant. Mais la mise en scène baroque de Gance, qui a failli me perdre pendant la longue, la confuse, première partie où on ne comprend pas où il veut aller, est celle d'un cinéaste en perpétuelle recherche.
Aux symboles et métaphores, à la grandiloquence et au maniérisme, à la poésie ou tentatives de poésie, le réalisateur ajoute des cadrages et des décors étranges qui donnent à son récit le sentiment de l'irréalité. Il filme ses personnages dans deux décors prépondérants, celui d'un beuglant d'une ville portuaire où la belle Clarisse chante sous le nom de Vénus et celui d'un vieux rafiot, le Tapageur, que répare l'amoureux Madère. Gance y multiplie les gros plans sur le beau visage triste de Viviane Romance, qui donne quasiment son empreinte au film.
Les drames qui accablent la Vénus aveugle laissent indifférent, du fait de procédés romanesques courants et d'une volonté appuyée de pathétisme ; ce qui est plus intéressant, ce sont les inventions, voire les excès, de Gance. Il n'est plus dans l'avant-garde mais il est toujours aussi singulier.