Colleen Hoover avait déjà transformé la littérature sentimentale en gigantesque terrain de jeu commercial. Avec Verity, Michael Showalter hérite d’un matériau qui pourrait faire merveille entre thriller érotique, roman gothique et mauvais rêve domestique. Une écrivaine fauchée, Lowen Ashleigh, est engagée pour terminer les livres d’une romancière à succès devenue incapable de parler ou de bouger après un accident. Elle s’installe dans la maison de cette femme, auprès de son mari et de leur étrange intimité familiale, puis découvre un manuscrit qui pourrait bien transformer la victime en monstre. Sur le papier, c’est exactement le genre de saloperie romanesque que le cinéma devrait savoir déguster avec les doigts.
Showalter préfère la servir sous cloche.
Le problème de Verity apparaît très vite : tout y est plus intéressant que la manière dont le film le raconte. La maison, les secrets, le manuscrit, la sexualité, la culpabilité, la rivalité entre deux femmes, jusqu’au visage d’Anne Hathaway lorsqu’il devient impossible de savoir si elle subit son immobilité ou si elle en profite. Chaque élément appelle une mise en scène trouble, vicieuse, sensuelle. Showalter les dispose avec application, dans une photographie luxueuse et une réalisation propre comme une chambre d’hôtel après le passage du service d’étage. L’image est belle, mais elle manque de vice. Même l’érotisme semble avoir été désinfecté avant d’entrer dans le cadre.
C’est d’autant plus dommage que le casting avait de quoi mettre le feu. Dakota Johnson possède cette distance légèrement flottante qui pouvait faire de Lowen une héroïne fascinée autant qu’inquiétante. Josh Hartnett, avec son mélange de séduction tranquille et de fragilité suspecte, trouve un rôle parfaitement adapté à ce visage qui s’est épaissi avec les années sans perdre son ambiguïté. Mais Anne Hathaway comprend, elle, quelque chose que le film semble parfois oublier : Verity est fondamentalement une histoire de mauvais goût. Elle joue à plein régime, avec une gourmandise indécente, et transforme certains passages en numéro de théâtre pervers. Il faudrait parfois simplement la laisser dévorer le film.
Le scénario de Nick Antosca voudrait pourtant tenir ensemble plusieurs plaisirs coupables : le suspense, la romance, le fantasme, le récit de manipulation et cette question délicieuse de savoir si l’écriture révèle la vérité ou fabrique une nouvelle fiction. C’est là que le film avait sa vraie matière. Écrire sur quelqu’un devient une façon de pénétrer son intimité, puis de la réécrire. Lowen lit Verity pour comprendre la femme qu’elle remplace et finit par construire sa propre version d’elle. Le principe est riche, presque cruel. Le film l’effleure avant de retourner vers son intrigue comme un enfant qui aurait trouvé un jouet plus brillant.
Plus le récit avance, plus les retournements réclament l'indulgence du spectateur. Le troisième acte finit par empiler les révélations avec une assurance qui ressemble surtout à de la panique. La mécanique du doute, au lieu de devenir vertigineuse, devient artificielle. Le film voudrait que chaque nouvelle information reconfigure les précédentes. Elle finit surtout par rappeler que tout cela a été écrit pour produire un choc. Le thriller se mord alors la queue, et le fameux jeu entre vérité et mensonge perd précisément ce qui devait lui donner son venin : la possibilité de croire encore aux personnages.
Verity possède donc les apparences du plaisir défendu sans en avoir réellement la sauvagerie. C’est un film de mauvais roman qui aurait pu assumer son mauvais roman, le tordre, le salir, lui donner une véritable personnalité de cinéma. Showalter le polit jusqu’à lui retirer ses dents. Reste Hathaway, quelques éclats de perversité et la sensation irritante d’avoir regardé pendant près de deux heures un film qui avait sous les yeux exactement ce qu’il fallait faire pour devenir beaucoup plus amusant, beaucoup plus trouble, et surtout beaucoup plus méchant.