La transgression de Viens je t’emmène, si elle passe par une mise à nu des acteurs comme souvent dans le cinéma d’Alain Guiraudie, réside ici dans ses libertés de ton : sur des sujets qui appelleraient davantage un traitement sérieux, le cinéaste impose une fantaisie faite d’un décalage entre l’urgence et la paranoïa des situations et leur prise en charge par des personnages hésitants, à la fois remplis de préjugés et pour autant capables de les dépasser. C’est l’humain dans sa complexité physique et morale qui point, l’individu que l’on scrute d’abord dans son environnement – le footing de l’un, la mosquée de l’autre, la réception d’un hôtel pour l’une, la maison pavillonnaire pour la seconde – pour mieux recomposer un collectif à partir de l’hétéroclite, confusion des sexes et des genres, transformation des classes sociales, mutation des croyances en une compénétration générale.
L’humour repose essentiellement sur le contraste, sur l’antithèse entre, par exemple, un album Astérix et les vidéos militarisées visionnées ; il sert de tremplin à un déboulonnage des idées reçues tel Maupassant dans sa Maison Tellier (1981), sans pourtant inscrire ses protagonistes dans le jeu de stéréotypes qui aussitôt les affadirait, animés au contraire par une attraction vers autrui synonyme de différence. Une belle et puissante réussite qui prend le contrepied des représentations jusqu’alors de rigueur sur l’insécurité contemporaine et de la prostitution, en s’emparant de l’imagerie de Clermont-Ferrand, une ville sinon peu montrée au cinéma.