Comment expliquer mon engouement au delà du raisonnable pour ce long clip mélancolique peuplé de blondes créatures adolescentes ?
Des années durant, mon regard a croisé cette affiche un peu banale, n'éveillant qu'une indifférence polie, voire une petite pointe de dédain : le destin malheureux de ces cinq jeunes femmes probablement portées par des aspirations chimériques, me laissait d'avance un peu froid, le film semblant n'être qu'un objet maniéré et peu être un peu vide.
Et puis sans trop comprendre pourquoi, je me suis trouvé happé par les premières images de Virgin Suicides, comme envoûté par les premières notes d'une ballade mélancolique. Jamais peut-être auparavant, une œuvre de cinéma n'aura réussi à installer un univers aussi rapidement.
Construit autour d'une narration en voix Off, (celle d'un des quatre jeunes voisins des sœurs Lisbon (les "Virgin scuicidées"-), et en flashback , le film déroule d'emblée sa dramaturgie cruelle, et dévoilant une jeune fille ensanglantée dans une baignoire : « Cécilia a été la première », nous immerge inéluctablement au cœur du malaise de ces cinq sœurs.
Cette détresse, qui sera au cœur du film, Sofia Coppola prend le parti de la traiter, non pas du point de vue des sœurs, mais de celui des quatre jeunes garçons, amoureux fous à n'en pas douter de ces voisines iconiques, dont le souvenir troublant les hante et les fascine encore 25 ans plus tard.
Dès lors, la réalisatrice nous soumet à une succession de scènes à mi-chemin entre le souvenir et le rêve. Les souvenirs seront ceux d'adolescents, empreints d'une sombre gravité certes, au regard des drames qui sont en train de se nouer, mais également d'une certaine légèreté, voire d'un certain humour, comme peuvent l'être les réminiscences adolescentes.
Ces moments d'exubérance, (on songe à l'arrivée de Dominique, le garçon aux lunettes de soleil, ou à celle de Trip, Josh Hartnett en beau gosse caricaturé) viennent par intermittence, atténuer quelque peu la tension dramatique croissante, en évitant habilement au film de sombrer dans le mélo le plus complet. Pour autant, Sofia croque avec une belle acuité l'enfermement familial des quatre "survivantes", coincées entre une mère rigoriste et inhibitrice et un père trop peu affirmé pour assouplir une éducation asphyxiante.
Virgin suicides est également le récit d'un parcours initiatique trop vite achevé: premiers émois, premiers baisers, premier bal de fin d'année que nous suivrons à travers Lux (Kristen Dunst, révélée ici), fantasme ultime des jeunes garçons, et grand amour de Trip, qui en abandonnant la belle au terme d'ébats passionnés précipitera involontairement l'issue fatale. Comme les jeunes voisins, nous ne pénétrerons jamais totalement l'intimité des jeunes femmes, qui resteront étrangères, emportant avec elles leurs secrets et conservant leur aura mystérieuse
Au final, à l'image du somptueux générique de début, œuvre du talentueux graphiste Geoff McFetridge, le premier essai de la fille du grand Francis se révèle être un songe mélancolique à la beauté éblouissante, un poème romanesque pour adolescentes rêveuses... et pour tous les autres