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Bien foiré
Ce film qui aurait dû me procurer le rire et la réflexion par son concept inhabituel, ne m'a procuré que l'ennui. Très déçu. Au fond, comme Yannick ( Raphaël Quenard ), sauf que lui craque et prend...
le 29 déc. 2023
C'est un fantasme de spectateur de théâtre : interrompre une pièce pour polémiquer à propos de ce qui se joue sur le plateau. Quentin Dupieux, fort d'une réputation qui le rend "bankable", peut s'offrir d'en faire un film. Il choisit de le faire en sortant, courageusement, du style qui a assis sa réputation. Point d'objets vintages dans le décor, d'anachronismes savoureux, d'embardées absurdes : ce Yannick est beaucoup moins "barré" que ce à quoi il nous a habitués, fût-ce avec déception (Mandibules). Toujours estimable, pour un artiste, de se remettre en jeu.
Tout de même, ce dernier opus de Dupieux garde le côté décalé qui fait sa patte. A priori, l'apostrophe lancée aux comédiens sur scène a tout du lieu commun : "j'ai pris une journée de congé, j'ai fait trois quarts d'heure de trajet + un quart d'heure de marche depuis Melun, j'ai envie de vivre un instant de bonheur, pas d'assister à ça". S'ensuit la comparaison de l'activité artistique avec la production économique. Appliqué au théâtre contemporain, qui peut en effet parfois relever du pensum, ce serait aussi facile que la critique de l'art contemporain du type "mon fils qui est en CP peut le faire". Mais là est le décalage : notre Yannick critique une pièce de boulevard nommée Le cocu - et ce qu'on découvre les dix premières minutes correspond bien à ce qu'on pouvait attendre d'un tel titre. Dès lors, les postures d'artistes que prennent les trois comédiens mis en cause ont une tout autre saveur. Dupieux n'épingle pas le snobisme du théâtre contemporain, il se moque des acteurs du théâtre de boulevard qui se prennent pour des artistes.
Se moquer du théâtre de boulevard, finalement, personne ne le fait : les tenants du théâtre "noble" ne s'y risquent pas, ils le méprisent, c'est tout, ils n'en parlent pas. Et ce mépris, en revanche, est bien dénoncé par le film. Dupieux s'attaque plutôt à ce qui est censé divertir M. Toutlemonde et qui est de la daube. Dommage qu'il ait enfoncé le clou, avec la scène de "pétage de plomb" de Paul Rivière, reconnaissant qu'il fait de la merde et que le public aime ça. Toujours, Dupieux a tendance à surligner : ici, lorsque l'un des spectateurs visiblement addict au porno lance qu'on peut trouver un restau ouvert à toute heure, le Pied de cochon, il était inutile de faire confirmer par Yannick d'un "le cochon qui prend son pied, oui !...". Certaines bonnes idées sont ainsi gâchées : par exemple, j'ai beaucoup ri lorsqu'aux grandes lettres du début du générique a succédé un minuscule Yannick en titre. Moins lorsqu'il grandit jusqu'à envahir l'écran. Même si je devine l'intention : l'un des spectateurs, qui n'était rien, va prendre la première place. Autre facilité à laquelle Dupieux cède, le coup de griffe à Macron, à peu près ce qui se fait de plus facile, de surcroît ici sur la différence d'âge qu'il a avec Brigitte - l'un des rares points chez lui qui suscite plutôt mon estime, tant il tranche avec tous ces politicards qui usent de leur prestige pour se sortir des minettes canons. Mais je digresse.
Au décalage attendu, s'ajoute un retournement de situation. Depuis les réseaux sociaux, n'importe qui peut prendre le pouvoir et donner son avis. C’est bien ce qui se produit ici, et ça marche : le public finit par éprouver une certaine sympathie pour cet intrus. Face à lui, les trois comédiens font preuve d'un certain corporatisme : c'est nous qui fixons les règles du jeu, le public doit forcément être de notre côté, on peut critiquer mais après le spectacle, etc. Autre retournement, Yannick prend en otage les acteurs, alors que d'habitude ce sont eux qui prennent en otage le public : difficile de sortir de la salle avant la fin, "ça ne se fait pas", de même que ça ne se fait pas de briser, comme Yannick, le 4ème mur. Si on n'aime pas, plus qu'à prendre son mal en patience... Retournement encore, puisque les acteurs vont être contraints d'être spectateurs de plusieurs "sketches", au cours desquels Yannick va mettre en scène des gens dans le public : un couple qui tient une auto-école, à qui il demande de montrer comment il se caresse (il y a là me semble-t-il une allusion à ce qu'un metteur en scène peut demander à ses acteurs pour les pousser dans leurs retranchements), avant de préciser qu'il plaisante ; une mère et son fils assoupi à cause des médicaments qu'il prend contre l'anxiété ; deux amies qui se déclarent "moins exigeantes parce qu'elles habitent plus près", qu'il invite à se montrer hospitalières (on rit lorsque l'une dit qu'elle n'a pas de lit et que sa copine la corrige : "mais si, tu as le clic clac"... le chacun pour soi l'emporte vite dans l'adversité). Dans son fauteuil de cinéma, le spectateur est obligé d'admettre que ces scénettes sont bien plus divertissantes que la pièce donnée au début. Et il rira, comme tout le monde, non pas des brillants dialogues écrits par Yannick mais des fautes qu'il contient et qu'on conserve, un principe bien dans la philosophie du cinéma de Dupieux, qui aime laisser les coutures apparentes. "Les fautes, on les garde ?" demande Sophie jouée par Blanche Gardin avec un fiel bien dissimulé. Chez Dupieux, oui.
On l'aime pour ça, pour ce côté bricolo assumé, mais le dogme vire parfois à la paresse, ce qu'on aura déjà constaté dans ses tout derniers opus. Ici aussi, paresse il y a : bon nombres d'invraisemblances plombent le récit. Défendre un cinéma de l'absurde n'autorise pas à négliger la crédibilité des rouages, bien au contraire. Ici, on tique régulièrement au déroulé de l'intrigue. D'abord, impossible que Yannick ait pondu tous les dialogues qui seront lus à la fin : au rythme où il tape son texte, il y aurait fallu toute la nuit. On apprécie l'effet comique de la saisie à deux doigts, bien soulignée par la musique et parfaitement dans le style Dupieux, mais on ne peut faire l'impasse sur l'irréalisme qu'il engendre. Ensuite, comment expliquer que notre veilleur de nuit vienne au théâtre avec un flingue, puisque visiblement son interruption n'était pas préméditée ? Comment imaginer que le spectateur qui a en fond d'écran de son PC une gamine nue à quatre pattes signale qu'il possède un ordinateur ? Et qu'il ne prenne pas la précaution de saisir lui-même un mot de passe qu'il ne sera pas glorieux de révéler ? Comment croire que le type du théâtre qui assomme Paul Rivière avec un extincteur ne sache pas qu'il est le comédien à l'affiche, et qu'il le prenne pour un preneur d'otage ? Et que les flics soient prévenus aussi tardivement ? Quant à l'inculture de Yannick, comme déjà dans Mandibules, elle est parfois exagérée : comment croire qu'il ait besoin qu'on lui épelle l’adjectif "vaginale" ? A priori, il n'y a un peu qu'une façon de l'écrire. Heureusement, cela nous vaut un trait subtil : c'est Blanche Gardin qui donne la troisième lettre, G, comme le point. Suite à quoi Yannick continue : "i, vagi", comme s'il disait "vas-y". Pas mal.
On sait que le film a été bouclé en six jours et, ma foi, le tournage n'a rien de honteux, mais on se demande si le scénario n'a pas été, lui, un peu trop vite expédié. On regrettera aussi les quelques incursions hors de la salle, détruisant le huis clos, qui n'apportent pas grand chose (la fille du vestiaire qui rend son manteau à Yannick puis qui court chercher une imprimante, une vue des Bouffes parisiens avec la foule devant dans la rue et les affiches du spectacle).
Si tous ces défauts font tiquer, ils n'empêchent pas d'adhérer au personnage. Même si on peut aussi se rebeller : la prise de pouvoir de Yannick, n'est-ce pas celle de tout un chacun au nom de sa subjectivité, la fameuse subjectivité qui lui est opposée et qu’il évacue d’une pirouette ? Est-ce drôle de révéler l'haleine de chacal de l'un des acteurs devant tout le monde ? N'y a-t-il pas quelque facilité à briller lorsqu'on a un flingue dans la main ? On finit par comprendre la réaction du vieux bourgeois, celui qui est prêt à offrir à Yannick sa chambre de bonne pour la nuit, lorsqu'il quitte la salle, ayant dominé sa peur de prendre une balle.
Mais cette ambivalence est plutôt une richesse, à mettre à l'actif du film.
Rien à dire sur l'interprétation, avec une Blanche Gardin plutôt meilleure que d'habitude (ce n'est quand même pas une grande actrice, ne serait-ce que parce qu'elle peine à faire oublier la "standupeuse" de talent qu'elle est), un Pio Marmaï à l'aise dans tous les registres (Bergman disait qu'il était très difficile pour un bon acteur de "jouer mal" sciemment) et surtout un Raphaël Quenard qui tient son étrange accent "à la Georges Marchais" tout le long, et finit même par émouvoir dans le plan final, des étoiles dans les yeux (on n’est pas surpris : son unique scène dans Je verrai toujours vos visages face à Adèle Exarchopoulos était un sommet du film).
Quant à la musique, elle est utilisée avec parcimonie et à bon escient (la scène de la saisie sur Word, le piano final pour représenter le bonheur que vit Yannick). La fin est souvent ratée chez Dupieux, ici pas du tout : l'écran noir qui suit le positionnement des troupes d'élite de la BRI raconte avec beaucoup d'éloquence le voile pudique qu'on jette sur les violences policières en France. Sans avoir l'air d'y toucher, le film aborde un certain nombre de thèmes très contemporains.
Plutôt meilleur que les dernières productions de Dupieux, ce Yannick est une prise de risque, de par un certain changement de ton, globalement couronnée de succès. Même si notre homme doit se surveiller : qu'avec son patronyme il devienne paresseux était inscrit, mais point trop n'en faut.
Créée
le 1 oct. 2023
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