Et un, et deux. ( titre original )

Le geste cinématographique d'Edward Yang nous donne à voir les désordres existentiels d'individus soumis à la pression sociale, aux injonctions de ceux qui les aiment, et qui malgré cela voudraient vivre selon leurs désirs et leurs idéaux.

Les histoires du père, de sa fille et son petit garçon se superposent les unes avec les autres; à des époques différentes de leur vie ils vivent des choses similaires; le ton n'est pas à la confidence, l'ampleur voulue est celle de la condition humaine.

Chacun dans son coin, dans une redoutable solitude, se débat avec ses tourments, et personne dans cette famille ne parlera aux autres de ce qui le tourmente. Pourtant, le père adore sa fille et il aimerait être un ami pour son fils, contrairement à ce que fut le sien.

Le petit Yang Yang étant celui qui a le moins les mots pour exprimer ce qu'il ressent, alors il invente son propre cinéma.

Le drame d' NJ est d'être fondamentalement intègre et donc dans l'impossibilité de se libérer de ses devoirs.

Sa fille elle veut devenir une femme, sa mère devenue comme un fantôme, elle ne veut pas se contenter de s'occuper de son petit frère, elle veut vivre.

Dans cette famille où tout le monde étouffe, et personne ne se parle, la caméra d' Edward Yang

comme le regard de Yang-Yang (!) capte tout ce que les autres ne voient pas. Le hors-cadre est essentiel, comme si quelqu'un voulait y entrer.

L'art du plan semi-large est utilisé de manière proprement magistrale, la caméra embrasse ainsi intimement tous les personnages dans leur cadre pour mieux en souligner l'étouffement, et la façon dont ils se débattent ( vainement ? ) pour en sortir. Le grandiose, le luxe contraste ainsi parfois avec la misère morale d'une solitude mortifère. Jeter de la poudre aux yeux des gens, surtout ses proches, pour mieux cacher ses tourments, A-Di est celui illustre le mieux ce piège.

La caméra va et vient souvent entre l'apparat et les coulisses, les plans dans le couloir devant l'ascenseur de l'immeuble sont parmi les plus essentiels car ils captent la vérité des êtres en quelques instants volés. Edward Yang ne nous raconte pas d'histoire, il ne nous fabrique pas de nouvelles illusions, il utilise le cinéma comme un dévoilement.

Il n'a peur ni du scabreux ni du sublime, ni de la retenue ni de l'excès, je te couperai la bite et la donnerai aux cochons hurle un personnage. Je voulais te dire, je n'ai toujours aimé que toi en murmure un autre devant une porte qui se referme.

Au dessus de cette mêlée frénétique, le personnage de monsieur Ota, à la fois conteur, prestidigitateur et maître en philosophie de la vie ouvre une brèche qui nous laisse pantois.

En dernier lieu, le film répond à cette question de la fonction du cinéma, est-il un reflet de la vie ou un divertissement inutile ? Je préfère rester chez moi à vivre assène la jeune fille à son petit ami qui dramatise tout.

Edward Yang réussit à nous montrer brillamment le contraire.

Impossible alors de sortir indemne de Yi Yi, redoutable plongée existentielle, miroirs intimes déployés en fresque.


PS: je mesure la chance d'avoir vu ce film à l'époque de sa sortie confidentielle, puis de le redécouvrir sur grand écran. Vingt-cinq années après, nourri de mes expériences de vie et de fréquentation constante du cinéma, mon regard parvient mieux à embrasser l'ambition de son auteur. Et ressentir le déchirement qui le portait.


Bonus: on peut aimer un film sans bien le comprendre, on ne sait pas mais on sent qu'il sème quelques graines en nous dont on ignore les effets.

PhyleasFogg
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le 7 sept. 2025

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PhyleasFogg

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