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Œil pour seuil.
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le 10 juin 2021
Un espace s’ouvre sans rupture, dans la lumière douce d’un matin trop grand, à l’intérieur d’une salle de mariage dont les dimensions étirées semblent déborder ceux qui l’habitent. L’air y est épais, légèrement figé, traversé de mouvements discrets que personne ne semble pressé d’accomplir. Les regards flottent, les conversations hésitent, les pas s’organisent sans urgence et dès les premiers plans de Yi Yi s’impose cette impression particulière qu’ici rien ne commence vraiment, que tout est déjà en train de s’effilocher. Le monde proposé par Edward Yang n’a pas vocation à s’imposer : il est simplement offert à l’accueil de chacun. Ce qui est donné ne l’est jamais frontalement. Il y a des visages, des silhouettes, des tissus, une plante trop verte dans un coin, un photographe qui prend des clichés de gens trop sérieux. L’image est stable, contenue, jamais insistante et pourtant, elle déborde à sa manière comme si chaque plan portait en lui une matière invisible, un souvenir que personne n’a formulé. C’est à ce rythme que se met en place ce qui ne sera jamais tout à fait une histoire mais davantage un climat qui s’épaissit doucement jusqu’à englober le spectateur dans une lente dérive où rien ne se résout, rien ne se referme.
Parmi ces silhouettes incertaines, une famille semble vouloir attirer l’attention de cette caméra distraite mais pourtant, elle émerge à travers des gestes calmes, des absences prolongées, des regards qui s’attardent sans toujours savoir où se poser. NJ, interprété avec une retenue sourde par Wu Nien-jen, traverse les jours comme s’il s’excusait d’y être encore, porté par une attention silencieuse qui trahit une fatigue plus profonde qu’il ne veut bien l’admettre, une forme d’effacement intérieur sans fracas ni drame. Face à lui, son épouse Min-Min, une Elaine Jin qui semble se retirer du monde commun sans bruit comme si le réel glissait autour d’elle sans parvenir à l’atteindre, rongée par une forme d’invisibilité intime que rien ne vient combler. Quant à leur deux enfants, leur fille Ting-Ting, incarnée par Kelly Lee, flotte dans une adolescence trouble où les désirs naissent sans forme, hésitent, s’effilochent dans les interstices du quotidien ; elle avance avec douceur dans des lieux trop grands, trop ouverts, à la recherche d’une place qui ne se donne pas. Le plus jeune, Yang-Yang, que Jonathan Chang habite d’un calme grave, regarde ce monde depuis sa propre ligne de retrait, avec cette lucidité désarmante des enfants qui pressentent que les adultes ont cessé d’avoir des réponses. Rien ne s’installe clairement, aucun rôle ne se fixe, les figures se croisent dans un ballet d’attentions floues, de présences tremblantes, dans ce tissage relationnel mouvant où chaque lien se fait et se défait selon le rythme incertain des jours.
Lire le reste de la critique ici : https://onsefaituncine.com/critique-yi-yi-linfime-et-la-duree/
Créée
le 13 oct. 2025
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