<i>Quelques spoilers.</i>
Reprenant en route la voie tracée par ses trois précédents films, <em>Zama</em> porte le style de Lucrecia Martel à un stade un peu m’as-tu-vu. À chaque scène à présent, à chaque moment de proposer sa "trouvaille" capable de restituer ce sentiment d’égarement et d’étrangeté que la cinéaste affectionne. Et quand bien même ces idées sont parfois superbes (l’entretien au lama, la bagarre à la porte, la ferme aux termites…), il peine à se dégager un mouvement long de ces saynètes, quelque chose qui puisse dépasser le tableau désormais attendu du colonisateur frappé de décrépitude et d’abattement en pays tropical (voir notamment ce début à la <a target='_blank' rel='noopener noreferrer' href="https://boxd.it/5bLylF"><em>Jauja</em></a>, qui décrit à nouveau le colon occidental en terres suintantes comme un homme sur une autre planète, physiquement inadapté).
Quelque chose n’aide pas non plus ce style désormais très fixe, très installé : c’est le numérique dégueulasse, qui enlève à ce cinéma toute sa douceur feutrée et ses jeux de sens, et qui ne trouve sa raison d’être que dans l’irréalité de l’explosion de couleurs finale. Un peu comme l’accident crânien de <a target='_blank' rel='noopener noreferrer' href="https://boxd.it/5bLnjN"><em>La Femme sans tête</em></a> permettait de justifier la manière errante du cinéma de Martel, le monde indien du final de <em>Zama</em> semble se revendiquer comme le pays natal des formes narratives de la réalisatrice – le lieu et la culture où tous ces courts-circuits, ces égarements rêveurs, n’ont plus besoin d'explication. On sent combien le film alors, en entrant sur les terres profondes de la civilisation indienne (dont on n’avait jusque là eu que des aperçus), semble vouloir aller au bout de sa propre manière – un peu comme <a target='_blank' rel='noopener noreferrer' href="https://boxd.it/59Aue1"><em>Apocalyse Now</em></a>, en posant sa caméra dans les temples sanglants, souhaitait se confronter à sa propre démesure.
Tout cela ne prend malheureusement pas vraiment, et les rouages du film se font régulièrement visibles. Une trop grande habitude à n’user que des contre-champs et du hors-champ, ou encore à couper tout un pan des situations, automatise dangereusement la mise en scène du film¹, tout en posant la question d’un budget trop serré (on ne sent pas vraiment ce monde exotique, là dehors), donnant à l’ensemble un goût austère et claustrophobe. Lucrecia Martel se pique également d’une ironie nouvelle : par l’utilisation d’une musique légère et anodine, ou par l'absurdité avec laquelle la mutation du personnage est toujours remise à plus tard (alors que le chaos de son cinéma avait jusqu’ici inventé sa propre voie, sans céder aux conventions du canon kafkaïen).
<em>Zama</em>, arrivant peut-être un peu tard dans le cheminement d’un voyage créatif que les festivals avaient oublié, n’en reste pas moins une étape véritable dans le cinéma de Lucrecia Martel, une volonté visible d’avancer et de se transformer. Mais ce nouvel horizon maniéré, plus sophistiqué et moins organique, s’il permet certes encore de produire de jolis mirages, inquiète quelque peu quant au futur de ce qui reste l’une des filmographies les plus enthousiasmantes du nouveau siècle.
¹ • On ne peut, cela dit, faire l’économie de ce que cette forme travaille sur le plan politique. Sur ce point, une fois encore, je renvoie <a target='_blank' rel='noopener noreferrer' href="https://www.lemonde.fr/cinema/article/2018/07/10/zama-le-mirage-colonial-de-l-homme-blanc_5328751_3476.html" title="undefined" target="_blank" rel="noopener">aux talents de Mathieu Macheret</a>, qui analyse brillamment la chose : <em>« Imprégné de </em>[la]<em> subjectivité troublée </em>[de son héros]<em>, le film le met aux prises avec une réalité récalcitrante, bruissant de mille signes étranges et mouvements secrets, qui semblent conspirer contre lui </em>(...)<em>. Tout désigne le décrochage mental de Zama. Lucrecia Martel traduit cela magnifiquement, par des plans à la construction intrigante, décentrant la position du personnage dans des espaces incommodes, comme pour relativiser sa place dans un monde de moins en moins déchiffrable. Don Diego de Zama ne comprend plus quelle est cette place. Il est surtout aveugle à une réalité omniprésente : celle, innommable, du colonialisme. Martel ne cesse d’inscrire à l’image la présence des indigènes asservis, des esclaves noirs, des porteurs de chaises, des prisonniers entravés, des valets affublés de frusques occidentales, tout autour du héros et de ses congénères. </em>(...)<em> Les silhouettes indigènes s’affirment comme objet privilégié de la mise en scène : leur présence silencieuse, ici ou là, conteste la centralité des personnages principaux, les colons, jusqu’à désaxer l’architecture des plans. Ces corps brimés ou ignorés se tiennent à la lisière du "drame blanc", comme son refoulé immédiat. Martel souligne ainsi la logique inconsciente à l’œuvre dans le colonialisme : l’indigène est rendu invisible par l’évidence de son exploitation. »</em>
<a target='_blank' rel='noopener noreferrer' href="https://boxd.it/qniDQ">Lucrecia Martel - Filmographie<a>
(<a target='_blank' rel='noopener noreferrer' href="https://www.underthedeepdeepsea.com/lucrecia-martel/">source</a>)