La dénonciation de la sauvagerie humaine est une thématique courante du film d'aventures. Le jeu sur les antagonismes habituels (conquérants blancs/ peuplades primitives, modernité destructrice/ nature bienfaisante...) permet de rappeler avec efficacité que la barbarie se donne bien souvent des airs civilisés. Ce qui est moins courant, par contre, c'est le chemin emprunté par Zama pour parvenir à cette même conclusion : il emprunte à Aguirre ou à Conrad (Au cœur des ténèbres) sa dimension métaphysique, à Jauja sa poésie et son rythme hypnotique, à Godot son sens de l'absurde et au Désert des Tartares le principe du récit d'attente. Car ici, c'est de l'attente, de la frustration à ne pouvoir agir, que naissent la déliquescence des valeurs, les eldorados illusoires et les folies destructrices.


La « folie », vulgairement parlant, renvoie toujours à l'idée d'un homme vivant une réalité illusoire ou délirante, bien loin de celle du commun des mortels. C'est sous cet angle que le colon nous est présenté, comme un « malade mental » pensant que sa réalité peut se substituer à celle d'autrui, comme un « être délirant » croyant fermement à la supériorité de sa culture. Ainsi, à travers la folie risible du colon, ce sont bien les préjugés sociaux et raciaux, encore virulents de nos jours, qui sont ridiculisés.


« Il existe un poisson qui traverse la vie en va-et-vient, luttant contre une eau qui le rejette ». Cette phrase que l'on entend dès l'entame, allégorie évidente des colons voulant évoluer dans un milieu qui n'est pas le leur, nous donne la tonalité du reste du film : ce poisson, c'est bien sûr Zama, le représentant du pouvoir royal sur les lieux, l'archétype du conquistador rêvant de gloire et de fortune, le parfait gentilhomme aux mœurs supposément civilisées. Seulement au sein cette région équatoriale, où « l'absence d'hiver » donne l'impression d'évoluer hors du temps, où le fleuve fait barrière au reste monde, et où la réalité locale se moque bien des préoccupations madrilènes, notre homme n'est rien, ne représente rien et peut encore moins...


La belle efficacité du film réside dans sa représentation délirante de l'esprit colonial, empêchant le colon de prendre part à une réalité locale qui lui échappe totalement : rejeté par celle-ci, il est contraint à lutter ou à disparaître. Lucrecia Martel fait de son personnage quelqu'un d'inadapté, d'inutile, d'impuissant et dont le délire de grandeur le rend ridicule voire pitoyable : c'est le représentant d'un pouvoir royal qui l'a totalement oublié, c'est un juge réduit à s'occuper de crime imaginaire, c'est un homme dont la virilité est moquée par les femmes issues de son milieu et méprisée par les autochtones.


Malheureusement, le portrait qui nous est esquissé n'est pas toujours très fin, Lucrecia Martel ayant un peu trop tendance à surligner certains traits, comme l'impuissance sexuelle dont les allusions nombreuses et insistantes sont parfois exaspérantes. Par contre, elle se montre beaucoup plus habile pour ironiser sur la noblesse du colon et la supériorité supposée de sa civilisation : Zama, contrairement à ce qu'il aspire, sera incapable de se comporter comme un véritable gentilhomme : pour obtenir les faveurs d'une comtesse ou d'une métisse, il laissera son prochain mourir du choléra ou réduira l'indigène à une simple valeur marchande.


Mais c'est surtout par sa mise en scène, suggestive et sensorielle, que Lucrecia Martel parvient à nous séduire. Sa façon de nous représenter l'enfermement mental de Zama, en multipliant les plans fixes, en exaltant la dimension carcérale de son environnement (les portes, les murs, les fenêtres et même le fleuve, sont autant de barrières à sa propre liberté), nous donne l'impression d'une existence suffocante, soumise au bon vouloir des autres, dépérissant à l'intérieur de l'univers étriqué de la colonie. Une image dont la portée suggestive doit beaucoup au travail sur les sonorités : les paroles adressées à Zama sont perçues en voix-off, soulignant l'idée d'une réalité qui se dérobe ; quant aux bruits provenant de la nature (clapotis de l'eau, chant d'oiseaux...), ils exaltent l'impression d'un milieu naturel inébranlable et imperméable aux bassesses humaines.


Si la première partie peut être incommodante pour le spectateur, ce n'est pas par hasard. Centrée sur la colonie, elle se fait le relais de la décrépitude d'un monde et de la désillusion qui gagne Zama, mettant au premier plan les couleurs ternes, le rythme lent et la sensation d'enfermement. La seconde, par contre, se vit comme une récompense, avec son ambiance calme et lumineuse, ses couleurs franches qui s'exposent aussi bien sur les indigènes que sur les éléments naturels, célébrant joliment la symbiose entre l'homme et la nature. Sans être exempt de tout reproche, Zama possède l'inestimable saveur des films qui peuvent encore nous surprendre ou nous subjuguer.

Cosmo_
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Poésie imagée et Les meilleurs films latino-américains

Créée

hier

Critique lue 6 fois

Zama

Zama

8

horreo

le 22 juil. 2018

Suivre

La lettre inachevée

Zama est une oeuvre solitaire dans l'industrie ultra productive du biopic et du cinéma historique. Et que c'est beau ! Une réalisation quasi-intégralement composée de plans fixes, souvent décadrés ;...

Zama

Zama

5

Cinephile-doux

le 1 juil. 2018

Suivre

Une attente sans fin

Zama nécessite d'être vu au moins deux fois. Parce que d'emblée le film semble aussi impénétrable que fastidieux. Mais à vrai dire, le quatrième long-métrage de l'argentine Lucrecia Martel, près de...

Zama

Zama

7

Cosmo_

hier

Suivre

Les Visiteurs en Amérique

La dénonciation de la sauvagerie humaine est une thématique courante du film d'aventures. Le jeu sur les antagonismes habituels (conquérants blancs/ peuplades primitives, modernité destructrice/...

Fjord

Fjord

7

Cosmo_

le 23 août 2026

Suivre

Autopsie de nos préjugés

A rebours de notre époque moderne hyperpolarisée, où l’on s’adresse à l’autre avec les oreilles bouchées par un trop plein de certitude, où l’on développe sa pensée le temps d’un tweet et où l’on...

Le Vent se lève

Le Vent se lève

8

Cosmo_

le 4 août 2026

Suivre

Le Vent se lève, Hayao Miyazaki (2013)

Comme le souffle l’ingénieur italien à Jiro : il faut toujours « préférer un monde avec des pyramides », un monde où les rêves deviennent tangibles et où la beauté n’a rien d’utopique.En apparence,...

Soudain

Soudain

8

Cosmo_

le 2 sept. 2026

Suivre

À la care fontaine

“En Français !” Cette injonction interrompant l’échange en langue nippone entre Marie-Lou et Mari, entre une directrice d’EHPAD aux méthodes atypiques et une autrice à la démarche artistique...