Le film Zorro, réalisé par Duccio Tessari et porté par Alain Delon dans le rôle-titre, se présente comme un film d’aventure classique de cape et d’épée, coproduction franco-italienne typique du cinéma européen des années 1970. Sur le papier, tous les ingrédients semblent réunis : une grande star internationale, un personnage mythique créé par Johnston McCulley, des décors espagnols spectaculaires et une intrigue de rébellion contre la tyrannie. Pourtant, le résultat laisse un sentiment mitigé.
L’histoire est relativement simple : Don Diego de la Vega arrive dans la province fictive de Nueva Aragón pour rendre visite à son ami Miguel, nouveau gouverneur. Mais celui-ci est assassiné par le cruel colonel Huerta, incarné par Stanley Baker. Diego décide alors de prendre sa place et de lutter contre la tyrannie sous l’identité du justicier masqué Zorro. Le problème du film réside dans son traitement narratif. Le scénario privilégie une succession d’aventures et de gags plutôt qu’une véritable progression dramatique. On est loin de la richesse des personnages et de la tension dramatique que l’on retrouve dans la série télévisée produite par Walt Disney Productions dans les années 1950, avec Guy Williams dans le rôle de Zorro. Là où la série construisait un univers cohérent et des intrigues politiques parfois subtiles, le film de Tessari reste souvent au niveau d’une comédie d’aventure assez superficielle.
Le choix d’Alain Delon est à la fois la grande force et la principale contradiction du film. Physiquement, il correspond parfaitement à l’image romantique et élégante de Zorro : silhouette élancée, regard intense, présence magnétique. Cependant, le scénario impose au personnage de Don Diego une caricature de noble efféminé et ridicule destinée à tromper ses ennemis. Ce procédé, classique dans la mythologie de Zorro, fonctionne mal ici. Delon semble parfois mal à l’aise dans cette dimension burlesque, qui contraste avec l’image plus froide et aristocratique qu’il a construite dans des films comme Le Samouraï ou Rocco et ses frêres. Quand il porte le masque, en revanche, le film retrouve une certaine efficacité : Delon incarne alors un Zorro élégant, rapide et très crédible dans les duels.
Duccio Tessari n’est pas un inconnu du cinéma populaire italien. Il s’est fait remarquer dans le western spaghetti et le cinéma d’aventure. Son sens du rythme fonctionne bien dans certaines séquences, notamment les combats à l’épée et les scènes d’action. Le duel final entre Zorro et le colonel Huerta est l’un des moments les plus réussis du film. Il s’inspire directement du célèbre duel du film Scaramouche, référence incontournable du cinéma de cape et d’épée. Cependant, la mise en scène alterne constamment entre action, comédie et satire politique, sans toujours parvenir à trouver un équilibre.
Même si le film est une coproduction franco-italienne, la majorité des acteurs secondaires viennent du cinéma italien. On retrouve notamment Ottavia Piccolo dans le rôle de la noble Hortensia, Adriana Asti dans un rôle secondaire excentrique, Enzo Cerusico en serviteur fidèle. Cette dimension très italienne du casting donne parfois au film un ton proche de la comédie populaire transalpine, ce qui peut créer un décalage avec le personnage mythique de Zorro.L
La musique est composée par les frères Guido De Angelis et Maurizio De Angelis, connus sous le nom d’Oliver Onions. Leur style pop-aventure, très marqué années 1970, tranche fortement avec l’atmosphère historique du film. Pour certains spectateurs, cette bande originale donne au film un ton léger et ludique ; pour d’autres, elle contribue au sentiment de décalage et affaiblit l’aspect épique de l’histoire
Le film a été tourné en grande partie en Espagne, notamment dans la région d’Almería, célèbre pour les westerns spaghetti. Stanley Baker, qui joue le colonel Huerta, tourne ici l’un de ses derniers rôles avant sa mort en 1976. L’idée du film vient en partie d’Alain Delon lui-même, qui souhaitait retrouver le cinéma d’aventure après le succès de La tulipe noire. Le film connaît un succès inattendu en Chine lors de sa sortie en 1978, où il aurait été vu par des dizaines de millions de spectateurs.
Au final, ce Zorro version 1975 reste un film divertissant mais imparfait. Il possède un atout majeur : le charisme indéniable d’Alain Delon dans le costume noir du justicier. Mais il souffre d’un scénario trop léger, de personnages secondaires souvent caricaturaux et d’un ton hésitant entre parodie et aventure. Le film donne donc parfois l’impression qu’il manque l’essentiel : le mystère, la grandeur et l’élégance romantique qui font habituellement la magie du personnage de Zorro. Au fond, il reste surtout un film où Zorro existe… mais où tout le reste peine à suivre.