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50 critiques
« Va faill, gwynbleidd ! »
À l’heure où les superproductions des gros éditeurs, toujours plus fades les unes que les autres, sortent à un rythme effréné, on peut se demander s’il est encore possible de créer un jeu...
le 10 juin 2015
Depuis les débuts du jeu vidéo, les développeurs n’ont cessé de créer des histoires interactives. D’abord textuelles (aucun graphisme, juste du texte), puis progressivement de plus en plus complexes grâce à l’évolution technologique. Si les premiers jeux n’étaient que des décalques de livre dont vous êtes le héros, rapidement, les choix donnés au joueur se sont multipliés. Ainsi, on retrouve la série des Zork dès la fin des années 70, qui permettra au joueur de vivre son aventure. Puis le jeu de rôle a évolué vers quelque chose de plus « graphique » et abandonnera progressivement le format traitement de texte. Aujourd’hui, on a des titres qui offrent au joueur de nombreuses possibilités : Dwarf Fortress, Kenshi, etc. pour ne citer qu’eux. Pourtant, il y a bien une limite irrémédiable pour tout jeu de rôle : le temps. Plus il y a de choix, plus il y a d’embranchements scénaristiques, plus le développement du jeu sera long. Dwarf Fortress est en développement depuis 15 ans, Kenshi l’a été pendant plus de 10 années. Et cette limite est encore plus flagrante dans les triples A, où le scénario doit être habillé (graphismes, doublages, etc.) et écrit par des scénaristes. C’est sur ce point que le jeu vidéo ne progresse plus vraiment. La seule alternative possible est de faire comme les deux jeux cités ci-dessus : créer une histoire procédurale, générée progressivement en fonction des choix du joueur, mais cela demande énormément de temps de développement pour construire quelque chose de cohérent.
De la même manière que l’on a laissé l’IA générer des mondes infinis (Minecraft en tête) parce qu’il est, humainement, impossible de créer à la main un monde de la taille d’une planète, ne serait-il pas possible de faire de même pour le scénario ? Eh bien… oui, en grande partie. Début décembre 2019, AI Dungeon apparaît et a pour ambition d’offrir une infinité de choix au joueur.
Le principe est simple : l’IA interprète vos actions et écrit un texte cohérent en fonction de vos réponses. Vous avez la possibilité de choisir un synopsis prédéfini par le développeur (fantasy, horreur, mystère, etc.) puis une classe (princesse, noble, paysan, etc.) et hop, vous êtes lancé dans l’aventure. L’IA vous donne un objectif de base (avec le chevalier, il faut éliminer un dragon) et démerdez-vous. Mais contrairement à d’autres jeux, vous pouvez faire n’importe quoi. Par exemple, vous pouvez sympathiser avec le dragon, jouer aux cartes avec lui, le chevaucher pour brûler les villages des environs. Votre seule limite, c’est votre imagination.
Concernant le « gameplay », vous avez la possibilité de faire une action (do), parler (say) ou écrire un contexte à la place de l’IA (story). Malheureusement pour les non-anglophones, le jeu n’est disponible qu’en anglais (de l’anglais simple, rassurez-vous). S’il arrive que l’IA se plante ou pète un câble, vous avez la possibilité de relancer sa réponse, de la supprimer ou de la modifier manuellement.
Encore plus intéressant, vous pouvez créer vos propres synopsis (custom) et quêtes, puis les partager avec les autres joueurs.
Pour ne pas faire de redites, je reviendrai en détail sur le gameplay dans mon guide pour bien débuter, vers la fin de la critique.
« You are a male mercenary, you kill your employer’s enemies for money. Your whole family was massacred a long time ago. You are employed by the empire of Vrocaeburg. » et l’IA de continuer : « You have been hired to assassinate the head of the local criminal organization in this town. The man is known as “The Butcher”. He has a reputation of being an extremely brutal and violent individual. »
S’en suit une longue enquête dans une taverne pour retrouver The Butcher. Je passe pour un voyageur pour éviter de me faire repérer par des sbires de The Butcher. L’IA est suffisamment intelligente pour comprendre que je mens et tente de me piéger. Au détour d’une conversation, un homme me demande s’il veut que je l’engage pour tuer The Butcher. J’apprends un peu plus tard qu’il s’agissait en réalité d’un homme de main de The Butcher, qui voulait sûrement vérifier si j’avais de mauvaises intentions. Même le barman comprend parfaitement que je ne suis pas un honnête voyageur. Et puis, je tombe finalement nez à nez avec The Butcher. Il m’explique en réalité que c’est un chasseur de vampire et commence à raconter toute une histoire à propos de ça. Sceptique, je lui demande s’il ne serait pas un peu en train de se foutre de ma gueule. Il répond que oui, il a tout inventé, puis il s’en va en rigolant, me faisant comprendre qu’il connaît mes intentions et n’aurait aucun mal à m’éliminer.
Et ça, c’est juste une illustration de la roublardise de l’IA.
Mais ce qui m’a clairement plongé dans le jeu, c’est un autre de mes scénarios custom. J’ai calculé, en nombre de mots, j’ai atteint environ la moitié d’un roman (160k signes !). Une sorte de « dark nekketsu berserkien » où l’on suit mon personnage et ses deux amis, voleurs, dans un monde sur le point de s’effondrer. Rebondissements, trahisons, chantages, etc. c’est juste passionnant et parfaitement cohérent. On se retrouve embarqué dans les rouages infernaux du destin, nous plongeant progressivement dans les ténèbres. Il y a tout ce qui fait un bon récit : accroche, mise en situation, vie de tous les jours, élément perturbateur, intrigue, dilemme, péripéties.
Voici le début de l’histoire jusqu’au premier élément perturbateur notable : http://image.noelshack.com/fichiers/2020/37/1/1599493510-fireshot-capture-045-ai-dungeon-play-aidungeon-io.png
Et je n’ai même pas parlé de la communauté très active, qui met à votre disposition des milliers de scénarios différents, si vous avez la flemme de créer les vôtres.
Le développeur d’AI Dungeon n’a pas créé sa propre intelligence artificielle. Le jeu se base sur le réseau de neurones de l’entreprise OpenAI. En fait, ça n’a pas grand-chose à voir avec les jeux vidéo. Avec le deep-learning, l’IA est capable d’écrire d’elle-même des articles de journaux, de finir des phrases ou de rédiger un livre sur les fondements d’un synopsis. On arrive à un point tout de même assez inquiétant, où il sera de plus en plus difficile de discerner un article écrit par un vrai journaliste d’un texte créé par une intelligence artificielle. OpenAI était, à la base, une association non lucrative. Mais bon, le pognon c’est plus important quand on a un concept qui marche, l’entreprise met donc à disposition sa technologie au service de certaines entreprises.
Je vous recommande cet excellent article qui parle en détail d’OpenAI et de GPT-3 : https://www.zdnet.fr/pratique/qu-est-ce-que-gpt-3-tout-ce-que-votre-entreprise-doit-savoir-sur-le-programme-de-langage-d-ia-d-openai-39908563.htm
Le développeur d’AI Dungeon a entraîné l’IA sur des milliers de textes de jeu de rôle pour que l’IA agisse comme un MJ. Depuis peu, le réseau de neurones a été profondément amélioré et est passé dans sa version 3 (GPT-3), ce qui a bien sûr profité à AI Dungeon. Avec toutefois une « petite » contrepartie : le nombre de calculs nécessaires pour GPT-3 est bien supérieur à celui de l’ancienne version et nécessite donc de plus gros serveurs. Le développeur a ainsi fait le choix de rendre son jeu payant par abonnement (10 euros par mois, tout de même) pour avoir accès à GPT-3. La version gratuite ne proposant que le GPT-2. Et est-ce que ça vaut le coût ? Oui, clairement. GPT-3 améliore sensiblement l’IA, sa cohérence et sa mémoire.
Et le développeur d’AI Dungeon continue de peaufiner son jeu constamment, nous gratifiant d’une mise à jour quasi journalière. Il reste encore pas mal de choses à améliorer : un vrai système d’inventaire (pour l’instant, l’IA n’est pas capable de traquer efficacement les objets possédés par le joueur), un éditeur de personnage, des dialogues moins confus (on a parfois du mal à savoir qui parle), une meilleure mémoire, etc.
Il est également prévu que l’IA génère des illustrations, pour les décors et les personnages. Oui, ça semble dingue, mais à la vitesse où vont les progrès technologiques en ce qui concerne l’IA, ça ne paraît pas invraisemblable de voir cette fonctionnalité arriver d’ici un an ou deux.
Toutes les fonctionnalités en développement : https://aidungeon.featureupvote.com/?order=popular&filter=&tag=#controls
Il reste un point qui peut en décevoir certains. AI Dungeon doit être considéré comme un simulateur de jeu de rôle sur table. Il faut être un minimum RP. Bien sûr, vous pouvez faire n’importe quoi puis vous plaindre que l’IA est trop permissive. C’est vrai qu’elle l’est, ce qui peut être très drôle par moment. Vous êtes dans une situation de merde ? Hop, vous décidez de sortir un bazooka magique de votre poche et de tuer tout le monde.
C’est à vous d’être RP. Et le RP, ça signifie être dans la peau de son personnage, de faire les choix qui lui semble cohérents dans le monde où il évolue. En réalité, AI Dungeon devrait être rapproché d’un jeu bac à sable comme Minecraft. Les moins créatifs feront une bite géante en obsidienne, d’autres feront des cathédrales.
Dans ce jeu, vous êtes libre de faire ce que vous voulez, vous êtes également libre de vous imposer des contraintes pour rester RP.
Le jeu a beau être incroyablement cohérent depuis GPT-3, il n’est pas exempt de défauts. Son plus notable, c’est la mémoire de l’IA, qui a parfois tendance à oublier certains détails (le sexe du joueur, par exemple) ou à changer vos relations avec certains personnages. Par exemple, un ami peut devenir subitement votre père. L’IA peut parfois complètement péter un câble en changeant totalement le genre du récit. Vous êtes un chevalier, vous avez tué des bandits, puis d’un coup vous prenez votre voiture pour rentrer à la capitale, tout en envoyant un SMS à la princesse pour lui demander s’il serait possible de la culbuter ce soir. Heureusement, vous avez toujours la possibilité de recadrer l’IA en lui demandant de générer une nouvelle réponse plus cohérente. Je tiens quand même à préciser que, depuis GPT-3, ces problèmes sont rares.
En définitive, le jeu est encore perfectible. Mais il offre déjà une expérience unique et passionnante. Il m’a obsédé pendant une semaine entière, où j’ai vécu une aventure particulièrement incroyable. Son développeur est au taquet pour le mettre à jour et le passage en GPT-3 en juillet prouve que le meilleur est encore à venir. C’est une expérience particulière, il faut aimer lire, en anglais de surcroit, mais je pense que c’est le must have de 2020 si vous voulez en aventure sans aucune limite autre que votre imagination.
Pour commencer AI Dungeon dans les meilleures conditions, j’ai rédigé ce petit guide.
Voilà, maintenant vous êtes prêts pour partir à l’aventure.
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Créée
le 7 sept. 2020
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