Cet opus d’Assassin’s Creed a une principale qualité extra-vidéoludique pour le joueur un peu réflexif : il l’interroge sur ce qu’est un bon jeu. Au fond, je suis assez d’accord avec la critique de Seb C. intitulée « Sublime médiocrité » : j’ai passé deux centaines d’heures sur Odyssey, étalées sur plusieurs années et parties entre 2018 et aujourd’hui, sans aucun déplaisir, et pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que cela n’en fait pas un bon jeu pour autant.

Commençons par dire que comme une bonne partie de ma génération, la licence Assassin’s Creed fait partie de mes jeux de jeunesse. Je n’en suis pas un fanatique : j’ai dû commencer par le III et Brotherhood, ai adoré Blackflag, peu accroché à Unity et d’autres qui m’échappent. Il y a donc quelque chose de la nostalgie de l’enfance qui se joue ici, et la satisfaction de reconnaître un système de jeu ancien remis au goût du jour. Car Odyssey me semble atteindre une forme de perfection dans son gameplay : fluidité et variété des combats (assassinat, à distance et corps-à-corps, avec pas moins de six types d’armes et autant de mouvements et timings à apprivoiser ; préférence personnelle pour le bâton et la lance) et des aptitudes (qui ne peuvent pas toutes êtres débloquées dans une seule partie, permettant donc une belle rejouabilité en variant son gameplay), perfection de l’exploration du monde ouvert (à pied, à cheval, en bateau ; tous les bâtiments, statues et falaises pouvant être escaladées, nous épargnant de laborieuses phases des précédents opus), et, la grande nouveauté qui a tant fait parler, l’intégration d’une forme de RPG. Ce n’est pas l’aspect le plus réussi, les choix restant assez limités en termes de conséquences narratives finales (est-ce que papa sera vivant à la fin ? petit frère ? demi-frère ?), mais ce n’est pas grave, car cette narration à plusieurs branches qui dépendent les unes des autres sans pour autant se croiser frontalement, est une vraie réussite.

Les Assassin’s Creed ont longtemps utilisé le mode narratif typique des jeux en monde ouvert : une trame principale et une multitude de quêtes secondaires et autres défis de collection (le Joueur du Grenier ayant théorisé cela en « jeux à patounes » : il faut ramasser plein de trucs partout et cocher des cases sur la minimap). Odyssey reprend en partie ce modèle en le complexifiant : plusieurs trames principales s’entremêlent, soutenues par une multitude de quêtes secondaires scénarisées, pour certaines liées entre-elles. Et toujours, les patounes (mais moins qu’avant, me semble-t-il, et tant mieux). L’histoire, pour la faire courte, est celle de Kassandra (ou Alexios, mais cet opus étant le premier à laisser la possibilité d’incarner une femme, Kassandra est vite devenue le seul vrai personnage principal du jeu), fille d’un général spartiate qui la sacrifie, enfant, à la demande de l’oracle. Elle survit et s’échoue à Kephallonia, une île ionienne (à l’ouest de la Grèce) qui fera office de zone de tutoriel. Kassandra est misthios, une combattante mercenaire. Repérée par un certain Elpenor, venu de loin, elle part sur le continent pour s’immiscer dans la guerre du Péloponnèse qui fait rage, entre Athènes et Sparte, avec une mission : assassiner son père. C’est la première décision importante qu’il faudra prendre. Ensuite, le jeu nous emmène aux quatre coins du monde grec pour essayer de réunir la famille de Kassandra, ainsi que traquer et éliminer les membres du Culte de Kosmos, une secte qui dirige en sous-main le monde grec et menace de le mener à sa perte. Sur le chemin, on rencontrera aussi une civilisation perdue, primordiale, faisant le lien avec tous les autres Assassin’s Creed, et permettant certaines des meilleures quêtes et combats du jeu, à chasser des créatures mythiques (Méduse, le Sphinx, le Cyclope, le Minotaure).

La progression est libre, mais réglementée par le niveau des régions. Il est donc possible, dans une certaine mesure, de se concentrer davantage sur la quête familiale, ou la traque du Culte, ou simplement de visiter une région et faire ses quêtes sans lien avec l’histoire. Si on entre un peu dans le détail, c’est vrai que les quêtes finissent par se ressembler : assassiner un officier, récupérer des coffres, prendre d’assaut un fort, renverser une région… J’entends ces critiques, mais franchement, même après l’avoir fait vingt fois, il y a toujours quelque chose de grisant à s’infiltrer dans un fort et assassiner ses soldats un par un. Le gameplay est, selon moi, parfaitement maîtrisé et fluide, ce qui permet de se concentrer sur les personnages, un des vrais points forts du jeu. Hérodote, Socrate, Alcibiade, Périclès, Aristophane, Hippocrate, Aspasie, Brasidas, Cléon, Phidias… Tous ces personnages historiques deviennent aussi de véritables personnages narratifs avec leur personnalité, leurs quêtes, leurs dialogues. Mes préférés étant Socrate, parfaitement rendu et interrogeant tout le monde, et Alcibiade, politique athénien obsédé sexuel. Le joueur, à travers Kassandra, peut discuter avec Socrate (et même rencontrer le jeune Platon) : pour une sous-catégorie de nerds dont je fais partie, c’est un plaisir immense. Il y a aussi les personnages inventés : Myrrine, la mère de Kassandra, personnage magnifique de femme combattante ; l’hétaïre Anthousa ; le marin bigot Barnabas… Ce sont eux, la colonne vertébrale du scénario, qui dans le fond n’est pas très original : retrouver sa famille, régler ses (grosses) daddy issues, choisir entre la liberté, synonyme de chaos, et l’ordre, synonyme de tyrannie… Et ils compensent la faiblesse du personnage principal, complètement vide et sans substance, dont on ne peut pas changer les motivations et qui n’est qu’attiré par l’argent. C’est un peu court.

Le plaisir immense d’Odyssey réside, encore plus que dans les autres opus, à se promener dans la Grèce du Ve siècle avant notre ère. C’est là le tour de force du jeu. Monter sur la statue d’Athéna sur l’Acropole d’Athènes, voir la statue de Zeus Chryséléphantine à Olympie, visiter le sanctuaire de Delphes, l’Acrocorinthe, le mont Taygetos surplombant Sparte… Les villes sont magnifiques, les paysages de montagne, les vallées, et la mer, sublime, les bijoux que sont Naxos et Paros, leurs plages… Odyssey, c’est aussi un grand plaisir esthétique. Mais au final, est-ce que tout ça fait un bon jeu ? Je n’en suis pas certain. Assassin’s Creed Odyssey est incontestablement un excellent triple A, un mastodonte de l’industrie qui tient ses promesses, en met plein la vue, et fait très bien ce qu’on lui demande. Mais en y jouant encore et encore, on se dit que la formule arrive à sa fin. Que c’est très satisfaisant, mais que le jeu-vidéo comme forme artistique est davantage que la somme d’un gameplay et d’une esthétique. Odyssey est un excellent produit industriel, mais il lui manque ce qui caractérise une œuvre d’art : de l’âme.

antoinegrivel
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le 26 mars 2026

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Antoine Grivel

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