N’ayant pas l’âge honorable des critiques de jeux vidéo actifs sur SensCritique, je n’ai pas joué au Final Fantasy Tactics original sur PS1, ni à son remake sur PSP. Je ne suis donc pas suspect de nostalgie pour ce « monument du tactical RPG ». Ma carrière dans ce genre se limite au Final Fantasy Tactics A2 sur DS dont je garde quelques souvenirs et qui, si mes calculs sont bons, est un genre de sequel au carré de l’original.
Me voilà donc plongé dans la version remasterisée, toilettée à la fois visuellement et dans son gameplay, de ce qui est présenté partout comme un jeu très important dans l’histoire des tactical RPG. Je ne pourrai pas m’exprimer sur l’aspect technique « avant / après », d’autres ici l’ayant de toutes façons très bien fait – le jeu est en tous cas très beau visuellement, ni daté, ni modernisé à outrance. Dernière remarque liminaire : Ivalice était pour moi le monde de Final Fantasy XII, avec ses deux empires en guerre, ses intrigues politiques et ses douze éons. J’ai été heureux d’en retrouver quelques échos et clins d’œil, notamment dans les artefacts des quêtes secondaires (FFXII venant, selon la logique intra-diégétique, bien avant les événements de Tactics, mais étant sorti après – il faut suivre).
C’est donc presque vierge que j’abordais ce jeu, fini en une cinquantaine d’heures, avec un plaisir non-feint. Plaisir du gameplay, évidemment, le système du tactical RPG étant ici chimiquement pur, avec des complémentarités de classe, l’importance du placement, la prise en compte du terrain, des éléments extérieurs, des probabilités d’échec des actions… Plaisir du système de classes (ou jobs), avec un vrai sentiment de personnalisation de son équipe et de liberté (relative). On peut en effet regretter le déséquilibrage qui désavantage certaines classes au profit d’autres (le build moine-ninja étant vraiment trop puissant), et plus généralement la faiblesse des classes magiques soumises à plus de contraintes que les classes au corps-à-corps. Le système de statistiques propres à chaque classe et de progression des personnages n’est pas très clair, il faut tâtonner. Mais dans son essence, le jeu fonctionne parfaitement et bénéficie d’un bon rythme, alors que le principe du tactical RPG peut sembler lassant.
Surtout, plaisir de l’histoire. Final Fantasy Tactics est un petit bijou d’écriture, travaillant des thèmes très politiques et philosophiques : où est le libre-arbitre dans un univers social déterministe et classiste ? Quel est le rôle de l’aristocratie dans une société féodale ? Que vaut l’éthique chevaleresque face à l’attrait du pouvoir ? Faut-il être fidèle à sa classe ou ses principes moraux ? Je ne peux pas raconter (et ne voudrais pas divulgâcher) l’histoire ; disons très rapidement que l’on suit les aventures de Ramza, dernier fils de la famille aristocratique Béoulve, réputée pour son sens de l’honneur guerrier, et son meilleur ami Delita Heiral, roturier. Les deux amis vont suivre des chemins différents au gré d’événements politiques et militaires qui les dépassent : une guerre entre deux royaumes, un complot de l’Église, des pierres magiques invoquant des Éons, appelés ici « Rukavi », des démons. En affrontant Cúchulainn assez tôt dans l’histoire, j’ai eu un petit pincement au cœur en repensant aux heures passées dans les égouts de Garamscythe à essayer de régler ces foutues écluses pour enfin tomber dessus. Mais je m’égare.
L’histoire se déroule par dialogues, tous doublés (nouveauté 2025) remarquablement, donnant vie aux personnages, leur attribuant des caractères et des personnalités. Petit bémol toutefois sur la traduction française, elle aussi inédite, qui me semble mal reproduire le ton châtié de l’anglais aristo de Ramza, par exemple. La caractérisation des personnages secondaires est assez sommaire, mais fonctionne : Agrias, la chevalier par excellence ; Mustadio le rigolo ; Gaffgarion le cynique… On ne peut que s’attacher à Ramza, indécrottable idéaliste qui n’en démordra jamais, d’une fidélité sans faille à sa haute idée de l’honneur et du bien, par opposition à Delita, pragmatique en diable, Machiavel en armure, personnage aux motivations et intérêts mystérieux.
Je reconnais volontiers préférer les RPG plus classiques, et amples, du type FFX ou FFXII (auquel je vais m’empresser de rejouer pour rester dans cette Ivalice qui prolonge la veine plus politique et réaliste de la licence Final Fantasy). Cependant, ce Tactics offre une très belle histoire, incarnée et articulée autour d’enjeux et de personnages complexes, parfaitement mise en jeu avec une courbe de progression équilibrée, un gameplay très efficace et une grande rejouabilité. Que demander de plus ?