Joué plus de 10 ans après sa sortie, le jeu reste une très agréable expérience visuelle, et c'est déjà un gage de qualité - surtout dans le domaine du jeu vidéo où l'obsolescence est la règle.
Mais si l'on se place du point de vue d'un jeu vidéo et des attentes qu'il peut susciter, il n'évite pas certains écueils.
La pierre d'achoppement de tous les jeux qui flirtent avec le contemplatif, est l'ennui.
Et dans un jeu comme "Journey", où l'action est réduite à sa plus simple expression (marcher, virevolter dans les airs en activant parfois des draperies flottant au vent), où le silence et la solitude ne sont contrariés que par une musique légère et le bruit du vent, autant dire que le risque de s'ennuyer ferme est sacrément important et plus dur à éviter qu'une famille de sangliers traversant la route de nuit quant on roule allègrement en essayant de maintenir un petit 110.
Et hélas le jeu n'évite pas cet écueil (l'ennui, je veux dire... pas les sangliers ... dont tout le monde se fout ... ... enfin, excepté celui qui essaie de maintenir son petit 110 ... ... ... et peut-être aussi le/les sanglier d'ailleurs).
L'autre écueil des jeux indé/contemplatifs est, malgré leur apparente liberté, leur très grand dirigisme : tu fais ceci, tu vas là, point barre. La liste serait longue à faire de tous ces jeux où, assurés de nous livrer une expérience vido-ludique unique, les créateurs s'adonnent impunément au double pécher d'orgueil et de despotisme, si propres aux artistes, qui croient normal voir nécessaire d'imposer leurs visions et leur manières de faire à leur public. Ce sera tel jeu qui nous impose lourdement son pré-générique de début de jeu pour bien nous faire comprendre que là, ça commence, on est pas chez les guignols, ici on met les formes. Ce sera tel autre qui vous impose de passer par tel endroit ou d'enchaîner les actions dans tel ordre. Ma dernière expérience en date remonte à "Two falls", testé il y peu, dans lequel il est tout bonnement impossible d'avancer si l'on n'a pas cliqué trois fois sur le loup blanc écorché vif et entendu tout le laïus sur l'esprit des animaux, l'équilibre de la nature et tutti quanti.
Et "Journey" n'y échappe pas. Impossible de sortir du large autoroute que l'on doit emprunter. Dès que l'on s'aventure trop sur les côtés, une bourrasque nous rappelle à l'ordre, nous empêche de continuer et nous remet dans le droit chemin. Bref, si la poésie est peut-être au rendez-vous, une chose est certaine : l'intelligence, la curiosité n'y sont pas. Et c'est dommage, car cela aurait sûrement permis d'éviter le premier écueil évoqué ci-dessus.
On se contente d'avancer en marchant ou virevoltant dans les airs, ce qui est parfois très stimulant, notamment les passages aériens, privilégiés à la fin du jeu, en zigzaguant dans des paysages peuplés de ruines étranges, originales et belles à regarder, mais sans que jamais la curiosité, l'audace, le goût pour la liberté ne soient convoqués et encore moins requis dans cette progression.
Tant pis. Mais difficile ensuite de vouloir mettre en avant les qualités d'éveil de ce jeu, quand ce sont surtout la faculté à obéir et à comprendre ce qu'il faut faire qui sont requises.
Au reste, "Journey" est une expérience visuelle captivante, un moment apaisant passé devant son écran à voir défiler des paysages inventifs, doublé d'une histoire vraiment bien écrite, faisant alterner des moments d'euphorie et des moments plus sombres, dans une belle progression vers la lumière.
Mais ce n'est pas un jeu. Dans son fonctionnement, il se rapprocherait surtout d'un film d'animation interactif, le jeu laissant la part belle aux séquences animées et aux évènements scénarisés, dramatiques ou émouvants, pour une durée avoisinant les 2 heures - très proche donc de celle d'un spectacle ou d'un film d'animation.
Nul doute que les gamers purs et durs n'y trouveront pas leur compte - et nombre l'ont fait savoir à coup de notes sanctions vengeresses, ce qui me paraît injustifié.
Tout comme me paraissent injustifiées les critiques excessivement laudatrices qui fleurissent ici et ailleurs, le qualifiant de (plus) grand jeu vidéo (de tous les temps / de tout l'univers / etc.), ce qu'il n'est pas, puisqu'il se rattache avant tout au genre du film d'animation, l'interactivité en plus.